Du temps où les Suisses quittaient leur pays

Depuis plusieurs décennies, l’immigration est un sujet brûlant, régulièrement mis en avant lors de votations. Ainsi, dans les années 1970, trois initiatives populaires visant à limiter la proportion d’étrangers par rapport à la population totale sont soumises au verdict des urnes. Toutes sont refusées.

Affiche contre l'initiative sur la surpopulation étrangère

Affiche de campagne politique relative à la votation du 20 octobre 1974 : « Si la pyramide s’effondre, tu t’effondres avec ! Non à la troisième initiative contre la surpopulation étrangère »

Affiche pour l'initiative sur la surpopulation étrangère

Affiche de campagne politique favorable à la troisième initiative contre la surpopulation étrangère

Aujourd’hui, une personne sur quatre vivant en Suisse ne possède pas le passeport rouge à croix blanche. Selon les chiffres de l’Office fédéral de la statistique, 36,8% de la population est en outre issue de l’immigration. Cependant, cette dernière continue à alimenter le débat politique : en 2014, les citoyens s’expriment ainsi pour la première fois en faveur d’un frein à l’immigration, par 50,3% des voix.

Pourtant, la situation contemporaine fait oublier un aspect central de l’histoire : la Suisse n’est un pays d’immigration que depuis peu. Du XVe siècle au XIXe siècle, elle a même été avant tout caractérisée par le départ de nombreux autochtones vers l’étranger. Les raisons de ce phénomène migratoire sont plurielles et varient selon les époques. De grands mouvements masquent en outre des déplacements individuels, certes numériquement moins importants, mais qui ont eu une grande répercussion économique, sociale ou culturelle.

Le mercenariat

Jusque dans les années 1800, l’émigration est avant tout une affaire d’hommes. En effet, à compter du XIIIe siècle (pour les sources les plus anciennes dont nous disposons à ce jour), un très grand nombre de Suisses s’engagent en tant que mercenaires* : en échange d’une rémunération, ils se battent au sein d’une armée étrangère.

Mercenaires suisses

Deux mercenaires suisses, représentés par Hans Holbein le Jeune vers 1525

Le mouvement prend une telle ampleur que les autorités tentent de réguler ce service dès la fin du XVe siècle, dans le but d’empêcher une saignée démographique. Zwingli*, protagoniste essentiel de la Réforme, intervient ainsi pour proscrire la pratique à Zurich. Mais que valent les injonctions juridiques lorsque les revenus ne comblent pas les besoins ou que les emplois ne sont pas suffisants ?

On estime qu’un million de Confédérés sont enrôlés dans des armées étrangères entre la fin du XVe siècle et la fin du XVIIIe siècle. Un seul exemple : au XVIe siècle, environ 25 % des hommes quittent la Suisse dans le seul but de s’engager pour le compte de puissances étrangères.

La fuite des cerveaux avant la lettre

Il n’existe aucune université en Suisse jusqu’à la fondation de celle de Bâle*, en 1460. Avant cette date, les étudiants se rendent donc dans les institutions étrangères pour effectuer leur cursus académique. La plupart choisissent l’Italie et la France, où se trouvent les plus anciennes et les plus prestigieuses universités. Au sein de ces dernières, les étudiants se rassemblent, en fonction de leur lieu d’origine, dans des groupes appelés «nations». Dès la fin du XVe siècle, on trouve donc des sources mentionnant l’existence d’une «nation suisse» dans les institutions fréquentées par des Confédérés. Dans le milieu commercial, les jeunes gens se forment plutôt par le biais d’un apprentissage ou d’un stage.

Malgré tout, il est souvent difficile pour ces individus disposant d’une formation supérieure de trouver ensuite un emploi dans leur pays d’origine. Fait notable, les Tessinois émigrent en grand nombre en Italie, du Moyen Âge (ils travaillent alors principalement dans le domaine de la construction) jusqu’au début du XXe siècle. Souvent, il s’agit d’un travail temporaire et ils regagnent périodiquement leur lieu d’origine.

Les migrations religieuses

Durant toute la période moderne, et pour des raisons parfois contradictoires, des franges importantes de la population ont émigré du fait de leur appartenance confessionnelle.

Evoquons tout d’abord le cas de l’anabaptisme, qui désigne un courant chrétien né lors de la Réforme. Son nom provient d’une pratique de ses adeptes, qui refusent de baptiser les enfants en bas âge et préconisent d’effectuer ce rite à l’âge adulte. Critiques des liens existant entre l’Eglise et l’Etat, les anabaptistes sont bientôt la cible de persécutions dans les cantons où ils vivent (Berne et Zurich, pour l’essentiel).

Par conséquent, ils fuient dans les régions limitrophes ; certains traversent même l’Atlantique pour gagner l’Amérique du Nord. Le plus célèbre des anabaptistes est peut-être Jakob Ammann*, originaire du Simmental, dans le canton de Berne. Il quitte la Suisse pour l’Alsace, où il fonde en 1693 le groupe qui deviendra celui des… Amish. De nos jours très présents en Amérique du Nord, les Amish présentent un mode de vie qui tranche avec celui du reste de la société, pusqu’ils refusent d’employer de nombreux appareils modernes (voiture, téléphone ou encore ordinateur), se distinguent par leurs vêtements, emploient une langue appelée « allemand pennsylvanien » et présentent un taux de fécondité très supérieur à la moyenne (chaque femme met au monde entre 5 et 7 enfants, en moyenne). La population amish double tous les 20-23 ans : on estime qu’elle comportera plus de deux millions de membres à la fin du siècle.

Ferme amish en 2012 à Morristown (Etat de New York)

Ferme amish en 2012, à Morristown (Etat de New York) © ilamont.com

Par ailleurs, dès le Moyen Âge et jusqu’au XXe siècle, des membres du clergé catholique émigrent en Europe pour occuper des fonctions importantes (abbés ou évêques, par exemple). Un parallèle peut être tiré avec les protestants, puisque certains pasteurs passent leurs premières années au service de leur foi au sein de paroisses étrangères.

Ruée vers les nouveaux mondes

Au XIXe siècle, les raisons qui poussent des Confédérés à partir vivre hors de leurs frontières changent, même si les motifs anciens de l’émigration subsistent marginalement. Entre 1815 et 1914, 500’000 Suisses quittent le territoire fédéral. Malgré cela, la population du pays passe de 2 millions en 1800 à 3,8 millions en 1910.

Un tel exode, sans précédent sur une période si courte, s’explique en partie par l’industrialisation du pays. Tous les secteurs d’activité sont touchés. Ainsi, l’apparition de machines fait perdre leur emploi à une partie des personnes travaillant dans l’agriculture. Peu à peu, le travail mécanique en usine fait disparaître les ateliers domestiques. Nombreux sont alors contraints de se réfugier dans les villes pour trouver un emploi d’ouvrier, bien souvent synonyme de misère. Refusant une vie indigente, beaucoup préfèrent l’émigration, principalement en Amérique du Nord.

Archives des personnes ayant émigré

Fichier recensant des Suisses ayant émigré au début du XXe siècle (exposé au Musée national suisse, à Zurich)

Par ailleurs, les récessions économiques rendent les périodes de disette plus terribles encore. Ainsi, une éruption volcanique a lieu en 1815 à Java et provoque une perturbation climatique l’année suivante (il neige le 30 juillet à Zurich ; les campagnes du Plateau sont inondées). Les récoltes de 1816 sont désastreuses, la nourriture vient à manquer. Parallèlement, le textile connaît une crise qui fait augmenter le chômage. Les personnes sans emploi se retrouvent par conséquent dans une grande misère, ne disposant plus de revenus pour se procurer de la nourriture. En avril 1817, un pasteur de Glaris s’exprime ainsi :

« Des squelettes d’hommes dévorent les mets les plus dégoûtants, des cadavres, des orties, des aliments même qu’ils disputent aux animaux. […] On peut assurer, sans exagération, que, tandis qu’on s’efforce d’établir le christianisme dans des contrées lointaines, il menace, dans celle-ci, de s’éteindre entièrement [Gazette de Lausanne, citée par 24heures du 18 mars 2012]. »

Un tel contexte accélère l’émigration, perçue comme une solution à la grande pauvreté. La pomme de terre devient à ce moment-là l’aliment de base en Europe. Pourtant, dans les années 1840, une pourriture (le tristement célèbre mildiou) détruit la moitié des récoltes. On connaît les conséquences en Irlande : un million de personnes meurent de faim. Davantage encore sont contraintes de quitter leur pays. En Suisse, une famine d’une telle ampleur ne se produit heureusement pas, mais les plus pauvres émigrent, fragilisés par le manque de nourriture.

Les nouveaux arrivants suisses aux Etats-Unis ont marqué la toponymie américaine, puisque plusieurs milliers de noms de lieux sont d’origine helvétique. Ils ont également laissé leur empreinte sur l’histoire, à l’image de Louis Chevrolet* (né à La Chaux-de-Fonds) ou de Johann August Sutter*, victime malheureuse de la ruée vers l’or, auquel Blaise Cendrars* a consacré un roman.

New Bern, en Caroline du Nord

New Bern, en Caroline du Nord

La Première Guerre mondiale fait drastiquement diminuer l’émigration, avant une reprise au cours des années 1920. Puis, aux Etats-Unis, le krach boursier de 1929 conduit à des mesures visant à limiter l’immigration. A cette époque, la majorité des départs avait de toute façon déjà eu lieu.

Depuis la Seconde Guerre mondiale (après un épisode similaire entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle), la Suisse est un pays d’immigration. Et peut-être le pays où ce mot-là se retrouve le plus souvent sur les affiches politiques.

Et vous, chers lecteurs ? Vos ancêtres ont-ils quitté leur patrie pour s’établir ailleurs ?

Bibliographie