La plus vieille ville de Suisse

«Emmenez-moi au bout de la terre, emmenez-moi au pays des merveilles». La chanson d’Aznavour correspondrait presque à la cité qui se prétend la plus ancienne de Suisse, en raison de traces de peuplement remontant à la préhistoire. Chef-lieu du plus grand canton du pays (il représente 17 % du territoire, mais compte moins d’habitants que la seule ville de Genève), elle se situe au carrefour de trois régions linguistiques. Vous l’aurez compris, il sera ici question de Coire, dans les Grisons. Après une évocation du passé de cette ville alpine, nous vous y emmènerons pour une visite guidée, pleine d’intérêts historiques, artistiques et architecturaux.

Un condensé d’histoire des Grisons

Certes, la ville abrite des fouilles archéologiques démontrant l’existence d’une civilisation néolithique. Nous ne retracerons cependant l’histoire de Coire et des Grisons qu’à partir d’un événement à la fois dévastateur et décisif : l’incendie de 1464. Point de départ d’une réorganisation sociale majeure, ce dernier marque également la germanisation de Coire, jusqu’alors dominée par le romanche.

Bien que le terme date du XVIIIe siècle, les corporations naissent après la destruction par les flammes de la cité grisonne. Il s’agit de regroupements d’artisans en fonction du métier exercé. Apparues en Suisse dès le XIIIe siècle, les corporations ont plusieurs tâches et responsabilités. Leur importance varie en fonction des lieux et il serait impossible d’établir une liste de leurs prérogatives qui serait valable universellement. Ainsi, si elles assurent parfois des responsabilités politiques, elles s’occupent aussi de veiller sur les intérêts de leurs membres, de former la relève, de vérifier qu’aucune concurrence ne s’installe en ville.

Si le système économique de Coire diffère largement de celui existant aujourd’hui, il en est de même pour l’organisation politique des Grisons. Ainsi, dès le XIVe siècle, des alliances entre des territoires se forment, appelées ligues (en allemand, les Grisons se nomment d’ailleurs « Graubünden », ce qui signifie « les ligues grises »). Elles se constituent chacune pour différentes raisons (afin de contrer le pouvoir de l’évêque ou pour s’assurer une certaine indépendance lors de l’extinction de la lignée seigneuriale qui détenait l’autorité, par exemple). Au nombre de trois – la Ligue grise, la Ligue de la Maison-Dieu et la Ligue des Dix-Juridictions –, elles renforcent leurs liens dans les années 1450. Ensemble, elles s’emparent en 1512 de la Valteline, de Bormio, de Chiavenna et des Tre Plevi. La carte ci-dessous illustre la répartition territoriale des trois ligues ainsi que les régions conquises, au début du XVIe siècle :

République des III Ligues

En 1524, les ligues promulguent une constitution commune et deviennent une république libre, connue sous le nom de République des III Ligues. Dès les années 1520, la Réforme se répand. Le mouvement dure jusqu’au début du XVIIe siècle. A cette période, un grand nombre de juridictions est passé à la foi nouvelle, tandis que certaines restent catholiques ou que d’autres présentent une situation paritaire (les deux confessions cohabitent sur un même territoire).

Durant le contexte de la guerre de Trente Ans, la République des III Ligues suscite l’appétit des puissances européennes, en raison de sa mainmise sur un passage stratégique entre Milan et le Tyrol : la Valteline. De nombreux troubles secouent les Grisons durant cette période. La peste est ainsi introduite par les troupes austro-espagnoles qui occupent Coire à partir de 1622.

Coire, vers 1640

Coire, vers 1640 © Musée rhétique de Coire

En 1797, après presque trois siècles passés sous la domination des III Ligues, la Valteline, Chiavenna et Bormio (les Tre Pievi avaient été perdues au début du XVIe siècle) sont rattachés par Napoléon à la République cisalpine. Puis, en 1799, un traité ordonne l’intégration des Grisons à la République helvétique. Mais ce régime centralisateur, contraire à l’histoire des territoires des III Ligues, est mal accepté : le gouvernement helvétique fait ainsi occuper la région pour tenter d’apaiser les troubles. Cependant, le calme ne revient vraiment qu’en 1803, date à laquelle les Grisons deviennent un canton, après le rétablissement du fédéralisme par l’Acte de Médiation voulu par Napoléon. Ce dernier, friand des titres grandiloquents, endosse entre autres celui de «Médiateur de la Confédération suisse». Coire devient le chef-lieu cantonal.

Au cours du XIXe siècle, notamment en raison des disettes, une part importante de la population quitte le canton. A l’image d’un mouvement déjà en cours durant le Moyen Âge, les migrations caractérisent les Grisons durant tout le XXe siècle : de nombreux autochtones s’en vont et les étrangers affluent. Le paysage linguistique évolue également : si l’italien se maintient, le romanche s’efface lentement, tandis que l’allemand – majoritaire depuis les années 1860 – se renforce.

Quant à Coire, son statut de chef-lieu lui assure un développement important : elle abrite aujourd’hui diverses associations linguistiques (à l’image de la Lia Rumantscha, qui œuvre au développement du romanche), des musées ou des hautes écoles.

Bainvegni a Cuira! Willkommen in Chur! Benvenuto a Coira!

Mettons-nous maintenant en route pour Coire, grâce à une visite virtuelle qui, nous l’espérons, suscitera chez vous l’envie de partir en excursion dans le chef-lieu des Grisons. Commencez par télécharger une carte de la ville, en cliquant ici. Vous la trouverez également à l’office du tourisme ou dans les hôtels.

Notre balade commence depuis la gare. Empruntez la Bahnhofstrasse (bien moins huppée que celle de Zurich, convenons-en) en direction de la vieille ville. Vous remarquerez une charmante ornementation sur la façade de l’édifice hébergeant une banque, au numéro 12, à l’angle de la Steinbockgasse.

En continuant, vous parviendrez devant le bâtiment administratif des Chemins de fer rhétiques. Ce dernier est caractéristique du style architectural appelé «Heimatstil», ayant connu un essor au début du XXe siècle. Ce courant matérialise la nostalgie éprouvée par une certaine bourgeoisie à l’égard d’une paysannerie largement idéalisée. L’apparition d’édifices cherchant à imiter des constructions villageoises démontre un rejet du mode de vie urbain. Il participe à entretenir le mythe d’une Suisse rurale, dans un contexte d’industrialisation et de mouvements de population vers les villes. Ce style se manifestera à nouveau dans les années 1930, lors de l’Exposition nationale de Zurich.

Bâtiment administratif des Chemins de fer rhétiques

Portail droit du bâtiment administratif des Chemins de fer rhétiques

A deux pas de là, en débouchant sur la Grabenstrasse, vous ferez face au Musée d’Art des Grisons. Notons que les collections de ce dernier sont abritées dans deux bâtiments bien distincts : une maison bourgeoise de la fin du XIXe siècle (la Villa Planta) et une construction contemporaine (qui tranche radicalement avec le Heimatstil évoqué plus haut). Le tout donne un exemple de mariage réussi entre deux styles architecturaux. Voici un aperçu du bâtiment moderne depuis la Villa Planta:

Musée d'Art des Grisons

Quant à la maison bourgeoise, elle donne à voir un intérieur particulièrement élégant, à l’image de sa coupole byzantine surplombant l’atrium central:

3 Coupole villa

Dans le musée, vous trouverez des œuvres de la famille Giacometti (notamment du grand Alberto Giacometti*) ou d’Angelica Kauffmann*, dont Johann Gottfried von Herder dit qu’elle était «peut-être la femme la plus cultivée d’Europe».

Ne manquez pas les peintures d’Ernst Ludwig Kirchner*. Un hommage particulier doit lui être rendu aujourd’hui, puisque des centaines de ses tableaux ont été détruits par les nazis. Ils étaient selon eux des représentants de l’«art dégénéré» (France Culture lui a consacré une remarquable série documentaire). Les autorités refusent à cette époque d’octroyer la citoyenneté suisse à Kirchner, qui finit par se suicider à Davos en 1938.

Les trois vieilles femme de Kirchner

Les Trois vieilles femmes, d’Ernst Ludwig Kirchner. Peint en 1925-1926

En sortant du musée, dirigez-vous vers la Postplatz, en marchant sur la Grabenstrasse. Vous pourrez admirer le somptueux bâtiment de la poste. Observez attentivement la façade (bien visible, malgré des travaux de rénovation lors de notre passage en décembre 2017). Vous y noterez des représentations des III Ligues, dont nous avons évoqué l’histoire en introduction.

Bâtiment des PTT de Coire

Bâtiment de la poste

Rebroussez chemin sur la Grabengasse et rendez-vous devant le siège de la Radio Télévision Suisse romanche (n° 51, en orange sur la carte, indiquant «Stadthaus»). Les bureaux de ce média se trouvent par conséquent dans une ville où l’allemand a supplanté les dialectes rhéto-romans depuis le XVe siècle. La première émission de télévision en romanche date de 1963.

Siège de la RTR

Siège de la RTR

Longez la Reichsgasse. Vous apercevrez sur la gauche la «Veltliner Weinstube» (bar à vin valtelinois). Peut-être flairerez-vous un doux parfum du passé en pénétrant entre ces quatre murs. Certains sont d’ailleurs si nostalgiques de la perte de la Valteline (il y a tout de même plus de deux siècles…) qu’ils proposent en 2017 d’organiser un référendum d’autodétermination, visant à réannexer aux Grisons la région jadis perdue et désormais partie intégrante de l’Italie. Cliquez ici pour en savoir davantage.

Veltliner Weinstube

11, Reichsgasse

En poursuivant sur la Reichsgasse, vous arriverez sur la Regierungsplatz (n° 4 sur votre carte), se situant du côté droit de la rue. Un monument commémoratif trône en son centre. Il honore la date de 1471, année durant laquelle les trois ligues auraient prêté un serment d’alliance à Vazerol. Problème : cet événement n’a jamais existé historiquement. Il s’agit donc d’un mythe, de la même nature que celui du Grütli, auquel nous avons consacré un article.

Monument commémorant le serment de Vazerol

Poursuivez votre marche jusqu’à la Hegisplatz (n° 21 sur votre carte). Prenez quelques secondes pour vous arrêter et lever les yeux sur les façades. Il s’agit d’un conseil valable durant toute votre visite : nombreuses sont en effet les maisons comportant des fresques.

Hegisplatz

Hegisplatz

Votre flânerie vous emportera jusqu’à l’église Saint-Martin (n° 16 sur votre carte). Consacrée en 769, elle n’est pas épargnée par l’incendie de 1464, qui provoque sa destruction presque complète. L’édifice religieux est reconstruit entre 1470 et 1492.

Sur la place, vous remarquerez une fontaine du XVIIIe siècle. Autour du bassin, les signes du zodiaque symbolisent le déroulement de l’année.

9 Statue église

Non loin de la fontaine se trouve une représentation miniature de la vieille ville. Vous noterez que le bâtiment contemporain du Musée d’Art des Grisons y figure. Jetez un œil dans l’église, qui est aujourd’hui un temple réformé.

10 Maquette église

Si le temps vous le permet, consacrez une bonne heure à la visite du Musée rhétique (n° 41 sur la carte). Peter Conradin von Planta* (à ne pas confondre avec l’ancien propriétaire de la Villa Planta) fait partie des instigateurs de cette institution culturelle, qui ouvre en 1872. Vingt ans plus tard, Planta publie une histoire des Grisons.

11 Musée

A l’entrée, des brochures explicatives sont disponibles pour les différentes sections de l’exposition, en plusieurs langues (seul un résumé est proposé en français). Relevez le défi suivant : munissez-vous des documents en romanche et tentez de deviner le sens de quelques phrases. Contrairement à une idée répandue, le romanche n’est pas un mélange d’allemand et d’italien, mais une langue latine à part entière. Exemple (p. 25 de la brochure «Crair e Savair»): «Dapi il temp medieval tempriv datti la scola en il Grischun. La scolaziun era chaussa da la baselgia e serviva als interess spirituals». Petit indice : «baselgia» signifie «église». A vous de traduire ! 

Brochures en romanche

Brochures du Musée rhétique en romanche

Le musée est divisé en cinq sections : une exposition temporaire et quatre parties de l’exposition permanente. Celles-ci sont intitulées comme suit : «Trouvailles et interprétations», «Pouvoir et politique», «Travail et pain» et «Croyance et savoir». Nous vous proposons quelques photographies d’objets particulièrement éclairants quant à l’histoire des Grisons:

Carte de la République des III Ligues

Carte de la République des III Ligues au XVIIIe siècle

Caricature de la République des III Ligues

Représentation caricaturale de la République des III Ligues, au début du XVIIe siècle. Cette république est en effet moquée en raison de l’absence de véritable pouvoir central et des luttes intestines qui s’y développent.

Gravure alpine

Gravure représentant les Alpes. Les montagnes sont perçues jusqu’à l’époque moderne comme un lieu dangereux, où il est risqué de s’aventurer.

Tourisme alpin

De la fin du XIXe au milieu du XXe, les Alpes deviennent une destination touristique majeure. Elles se transforment en un lieu mêlant loisirs et soins apportés au corps.

Bible en romanche

La Réforme provoque l’essor des publications en romanche, notamment des traductions des textes sacrés. Ici, un exemplaire de la Bible datant de 1679.

Après cette tranche de culture, prenez un nouveau bol d’air. En quittant le musée, empruntez les escaliers qui vous mèneront à la tour de la cour épiscopale (n° 11 sur votre carte).

18 Tour de la cour épiscopale

Vous pénétrerez alors dans la cour. Avant d’entrer dans la cathédrale, prenez le temps d’observer le château épiscopal. Joseph Benedikt von Rost*, évêque de Coire de 1728 à 1754, donne son aspect actuel à l’édifice grâce aux travaux de rénovation qu’il décide de mettre en œuvre.

Château épiscopal de Coire

Nous avons évoqué, dans un article précédent, certaines pratiques des fêtes de fin d’année. Ainsi, nous avons mentionné les Sternsinger, ces enfants qui voyagent de maison en maison, en chantant, entre Noël et l’Epiphanie. Lors de leur passage, les Sternsinger inscrivent à la craie les signes suivants sur les portes :

Porte du château épiscopal

Porte de l’administration épiscopale

La signification ? Les nombres 20 et 17 marquent ici l’an 2017. Les trois croix représentent la Trinité. Quant aux initiales CMB, elles sont les premières lettres des mots latins Christus Mansionem Benedicat (que le Christ bénisse cette maison). Si vous visitez Coire prochainement, le 17 aura certainement cédé sa place au 18.

Entrez maintenant dans la cathédrale.

20.11

Des fouilles archéologiques ont permis de découvrir des vestiges architecturaux datant du Ve siècle. La cathédrale actuelle, consacrée en 1272, est par conséquent construite sur un bâtiment antérieur. Elle a subi d’importantes rénovations entre 2001 et 2007. Notons que le diocèse de Coire est le plus ancien au nord des Alpes.

L’intérieur contient de véritables chefs-d’oeuvre, à commencer par le maître-autel. Le retable de ce dernier, réalisé entre 1486 et 1492 par Jakob Russ*, passe pour l’une des plus grandioses manifestations en Suisse du gothique flamboyant.

Maître-autel de la cathédrale de Coire

Maître-autel

Fresques de la cathédrale de Coire

Fresques au sein de la cathédrale de Coire

Derrière la cathédrale, vous trouverez un cimetière. Lorsque nous nous y sommes rendus, l’un des crucifix comportait les traces d’une charmante marque d’affection. Voyez plutôt:

21 Christ embrassé

Quittez maintenant la cour épiscopale et rendez-vous à l’Arcas (n° 19 sur votre carte). Vous traverserez cette place en prenant bien soin d’admirer les élégantes maisons qui la bordent.

Arcas

Arcas

La dernière ligne droite vous attend. Marchez jusqu’à l’ancien cloître (n° 1 sur votre carte), dont l’un des bâtiments présente une façade qui mérite votre attention:

25

Terminez votre excursion au Fontanapark (n° 20 sur vote carte). Un monument en l’honneur de Benedikt Fontana* y trône. Le personnage se comprend comme une sorte de Guillaume Tell grison : ainsi, l’histoire de ses prouesses appartient largement au rang du mythe. Lors de la bataille de Calven (un épisode de la guerre de Souabe, opposant des cantons et leurs alliés à la maison de Habsbourg et à la Ligue de Souabe), il aurait encouragé ses compatriotes à se battre, avant de perdre la vie. L’historiographie locale en a par la suite fait un héros.

26 Place Fontana

Auteur de récits de voyage, Raymond des Godins de Souhesmes écrit à la fin du XIXe siècle que «la seule curiosité de Coire est la cour épiscopale». Nous espérons vous avoir prouvé le contraire. Bonne route… et, avant votre voyage, n’oubliez pas de réviser votre allemand, de vous mettre au romanche et d’apprendre quelques mots d’italien!

Bibliographie