L’invention de la femme au foyer

Certains clichés jouissent d’une santé de fer. Particulièrement ceux qui ont trait à l’histoire du rôle des genres. Ainsi, l’on prétend souvent que les femmes n’ont pu intégrer le monde professionnel que très récemment et qu’elles avaient auparavant toujours été cantonnées à leur statut de mère au foyer. En réalité, cette image stéréotypée est née récemment, avec l’émergence de l’Etat moderne, au XIXe siècle. Un Etat moderne qui a activement participé à exclure les femmes des sphères d’influence.

(Photographie de couverture : Ecole ménagère, Collège de Montriond, Lausanne, en 1952 © Fondation Vaudoise du Patrimoine Scolaire)

Sans remonter jusqu’à des temps immémoriaux, les prémices de la condition féminine actuelle (tout du moins, celle qui a prévalu jusque dans la seconde moitié du XXe siècle) se dessinent avec le triomphe progressif de la bourgeoisie, au XIXe siècle. Auparavant, la société est divisée avant tout selon l’origine familiale, le genre arrivant au second plan (cette caractéristique joue une importance qu’il convient bien évidemment de ne pas sous-estimer). Les discriminations relèvent alors avant tout de l’appartenance sociale. Ainsi, les femmes de rang aristocratique sont juridiquement indépendantes au XVIIe siècle, même si elles ne jouissent pas de droits politiques.

Emergence d’un rôle construit par la bourgeoisie

Après la naissance des institutions modernes suisses de 1848, l’Etat fédéral s’occupe peu à peu de différencier les genres, en leur attribuant des rôles bien précis. Indiquons que les élites de l’époque sont issues de la bourgeoisie : elles cherchent par conséquent à imposer leur vision du monde à la société tout entière. Cette vision du monde comporte plusieurs traits distinctifs: le travail rémunéré revient à l’homme et l’éducation des enfants ainsi que la tenue du ménage à la femme; la responsabilité individuelle, la famille, la moralité et la culture (en réalité, une culture de classe qui deviendra progressivement celle de référence) revêtent une importance centrale.

Seuls les hommes chrétiens reçoivent alors des droits politiques (les juifs sont d’abord exclus). Même si la paysannerie continue à vivre un temps selon l’ancien paradigme (les hommes et les femmes travaillent pour faire vivre la famille), l’idéal de la femme au foyer se diffuse dans ce contexte d’essor de la bourgeoisie. Si la majorité de la population active est féminine en 1870, cette proportion ne cesse de diminuer durant un siècle: l’image d’Epinal veut que l’on considère les guerres mondiales comme la première occasion pour les femmes de travailler. Il ne s’agit en réalité que de dérogations conjoncturelles (marquantes en raison de leur caractère exceptionnel) accordées par une société qui cherche à assigner aux genres des compétences différenciées.

Les élites bourgeoises s’occupent également d’instrumentaliser l’école à des fins idéologiques. En effet, jusqu’à la fin du XXe siècle, on encourage les garçons à pratiquer les travaux manuels et les filles à se concentrer sur la couture. Il faut attendre 1982 pour que le Tribunal fédéral mette fin à une pratique discriminatoire en cours dans le canton de Vaud : les filles doivent jusqu’à cette date obtenir de meilleures notes que les garçons pour accéder à l’école secondaire. Par ailleurs, le modèle de «l’année au pair» accentue la séparation des tâches en fonction du genre : ce séjour au sein d’une famille d’une autre région linguistique du pays, favorisant la maîtrise d’une seconde langue nationale, sert surtout à apprendre aux jeunes filles la tenue d’un ménage.

Dernier quart du XXe siècle : vers une nouvelle autonomisation

Le modèle incontesté de la femme au foyer commence à s’effriter dans la continuité des mouvements d’émancipation nés à la fin des années 1960. Ainsi, les universités tendent à se féminiser (uniquement dans certains domaines, cependant), la pilule contraceptive est introduite, le travail féminin connaît un important développement. Cette évolution participe à déconstruire l’assignation des tâches en fonction du genre élaborée au XIXe siècle: les femmes obtiennent peu à peu des droits qui les font sortir de leur rôle artificiellement édifié depuis la naissance de l’Etat fédéral de 1848.

Pourtant, l’égalité juridique entre les hommes et les femmes n’est inscrite dans la Constitution fédérale qu’en 1981 (dix ans après l’octroi du suffrage féminin) : elle peine aujourd’hui encore à être pleinement appliquée (salaires des femmes inférieurs à ceux des hommes, faible représentation politique, etc).

Par conséquent, la notion de progrès linéaire n’a aucun sens : il existe dans l’histoire des évolutions tendant à accorder davantage de droits à certaines catégories de la population, tout comme des mouvements inverses. Ainsi, une initiative populaire proposant des déductions fiscales aux parents gardant eux-mêmes leurs enfants a été votée par les citoyens suisses en 2013 : la figure de la femme au foyer a joué un rôle central dans le résultat, soldé par un refus à 58,5 %. Un autre texte constitutionnel visant à faire cesser le remboursement de l’avortement par l’assurance-maladie a été soumis au verdict des urnes en 2014 (près de 4 votants sur 10 y ont souscrit). Nos lecteurs intéressés par le sujet des initiatives populaires trouveront des renseignements à ce propos en cliquant ici.

Aujourd’hui encore, le rôle des femmes demeure donc un sujet présent jusque dans les débats politiques, laissant penser qu’une égalité proclamée par la loi n’est jamais acquise durablement. La lutte pour l’autonomisation et la reconnaissance de droits connaît par conséquent sans cesse des réactualisations. En 2017, les scandales liés au harcèlement sexuel, d’une ampleur considérable, démontrent que le corps humain reste socialement perçu comme un instrument sur lequel peut s’exercer le pouvoir, qu’il soit politique ou économique.

Parcours féminins et figures marquantes

Si nous avons tracé l’élaboration et le succès du concept de la «femme au foyer», il apparaît maintenant plus facile de comprendre dans quel contexte certaines femmes ont pu accéder aux études supérieures, aux responsabilités politiques ou aux hautes sphères économiques. Ainsi, du XIXe siècle jusqu’à nos jours, elles se trouvent confrontées à des obstacles de différentes natures. Avant l’octroi de certains droits à la fin du XXe siècle, elles se heurtent à un système qui inscrit l’inégalité dans la loi. Par la suite, elles font face à des difficultés sociales (prise en charge insuffisante des enfants en bas âge par les institutions scolaires, par exemple).

Néanmoins, même si elles demeurent moins représentées que les hommes dans les fonctions dirigeantes, certaines femmes occupent aujourd’hui des postes importants. Nous vous proposons d’évoquer certaines pionnières, à l’échelle suisse.

Première femme médecin

Marie_Heim-Vögtlin

En 1868, Marie Heim-Vögtlin* est la première Suissesse à entamer des études dans une faculté de médecine, qu’elle achève quatre ans plus tard. Elle ne trouve cependant pas d’emploi en Suisse, où l’on n’engage pas de femmes médecins. Après avoir achevé son assistanat en Allemagne, elle ouvre un cabinet de gynécologie à Zurich.

Premières femmes participant à un scrutin

Monument commémoratif

Monument commémoratif des premières votantes d’Unterbäch © Wici

En 1957, les femmes du village haut-valaisan d’Unterbäch obtiennent de la part du conseil municipal le droit inédit de participer à un scrutin, malgré l’avis contraire des autorités cantonales et fédérales. L’objet du vote les concerne en effet : il s’agit de les intégrer à la protection civile. Bien que l’acte soit jugé «illégal», 33 femmes sur 86 se rendent au vote. Ces citoyennes d’un jour sont donc les premières à avoir pu exercer un droit politique de cette nature. Leurs bulletins n’ont cependant jamais été dépouillés.

Premières femmes jouissant du droit de vote cantonal

En 1959, une votation fédérale est organisée. Les citoyens suisses sont appelés à se prononcer sur l’octroi du droit de vote aux femmes. Si les deux tiers du peuple refusent ce changement, trois cantons romands l’acceptent : Neuchâtel, Genève et Vaud. Ce dernier accorde la même année le suffrage féminin pour les scrutins cantonaux. Même si cette évolution est parfois brandie comme la preuve d’un progressisme vaudois, n’oublions pas que les filles sont discriminées par l’échelle de notation scolaire dans ce canton jusque dans les années 1980, comme nous l’avons évoqué plus haut.

Première juge fédérale

Après avoir mené des études de droit à Genève et à Zurich, Margrith Bigler-Eggenberger* devient notamment juge au tribunal des assurances du canton de Saint-Gall, dans la seconde moitié des années 1960, alors que les femmes n’ont pas encore le droit de vote à l’échelle fédérale. De 1974 à 1994, elle est juge au Tribunal fédéral.

Première conseillère fédérale

Elisabeth Kopp

© Lys Wiedmer-Zingg ; Photo : Heinz Studer

Le 2 octobre 1984, Elisabeth Kopp* devient la première femme à accéder au Conseil fédéral, sous la couleur du Parti radical. Notons qu’en 1959 encore, son parti donne la liberté de vote quant à l’octroi du suffrage féminin, n’apparaissant pas comme un acteur pionnier dans l’évolution des droits politiques des femmes.

En 2010, le Conseil fédéral comporte pour la première fois une majorité féminine, avec l’élection de Simonetta Sommaruga.

Première présidente de la Confédération

Ruth Dreifuss

© Flickr

L’accès à la fonction présidentielle n’a guère en Suisse qu’une fonction honorifique. Chaque membre du Conseil fédéral est élu président à tour de rôle pour une durée d’un an, représentant alors l’exécutif fédéral à l’étranger. En 1999, Ruth Dreifuss* devient à la fois la première femme à occuper ce poste et la première personne de confession juive à accéder au Conseil fédéral.

Première directrice de la Banque nationale suisse

La Banque nationale suisse voit le jour en 1905. La Confédération s’illustre comme étant l’avant-dernier pays industrialisé à mettre en place une banque centrale, juste avant les Etats-Unis. En 2014, la Genevoise Andréa Maechler est nommée directrice de l’établissement par le Conseil fédéral.

La présence de femmes dans les hautes sphères politiques ou économiques masque des structures sociales qui évoluent peu ou lentement : le congé maternité, la prise en charge des enfants en âge scolaire ou la répartition des rôles au sein des ménages restent des sujets d’actualité.

De plus, si l’on considère aujourd’hui que l’accès des femmes aux fonctions bourgeoises auparavant réservées aux hommes marque une évolution déterminante (carrière universitaire, médecine, droit ou politique), les emplois socialement dévalorisés et sous-payés demeurent largement féminins. Que l’on pense ainsi aux métiers de la vente ou de la coiffure : la condition des femmes demeure un chantier en pleine construction.

Bibliographie