Joyeuses fêtes d’antan

L’Avent, Saint-Nicolas, Noël, Nouvel An, Epiphanie… Les fêtes de fin (et de début) d’année s’enchaînent. Mais se ressemblent-elles vraiment, au fil du temps ? Les pratiques liées à ces célébrations connaissent aujourd’hui de profondes mutations. De nombreux chrétiens ne se rendent plus au culte ou à la messe que pour le réveillon de Noël. Jésus a été remplacé par un vieux bonhomme barbu, les oranges par les consoles de jeux vidéo.

Et si de tels changements n’avaient rien de nouveau ? En effet, les «traditions» de Noël ont toujours subi des transformations. Quelques exemples.

La Saint-Nicolas est célébrée en Europe depuis la fin du XIe siècle. Ce saint, que l’on honore le 6 décembre, est alors chargé d’offrir des cadeaux: cette tradition perdure dans les cantons catholiques jusqu’au début du XIXe siècle (hormis au Tessin, qui confie cette mission aux rois mages, le jour de l’Epiphanie). Quant aux protestants, ils s’échangent des présents le jour de l’an, avant que cette pratique ne soit progressivement déplacée à Noël dès les années 1820.

Toutes les traditions du 25 décembre, souvent perçues comme remontant au fond des âges, sont en réalité relativement récentes. Importé du nord de l’Allemagne, le sapin de Noël n’apparaît en Suisse alémanique qu’au XIXe siècle: sa présence dans les foyers de Suisse latine ne se généralise qu’un peu avant la Première Guerre mondiale. La couronne de l’Avent, issue d’Europe septentrionale, ne se manifeste en Suisse que dans les années 1920-1930, puis connaît un grand succès dans l’après-guerre. Le culte de minuit protestant existe depuis les années 1960, tout comme la coutume d’allumer des bougies dans les cimetières à Noël.

Venons-en au Nouvel An. Au Moyen Âge, l’année commence à des périodes différentes en fonction des lieux et des époques: le 25 mars pour la partie francophone du diocèse de Lausanne des années 1500, le 25 décembre pour le diocèse de Bâle ou de Constance. Le 1er janvier ne s’impose qu’au XVIe siècle.

Dès lors, les discours entendus chaque année sur la disparition de la symbolique des fêtes de fin d’année prêtent à sourire. Ils ne font en effet que répéter une idée reçue vieille de plusieurs siècles, puisque les célébrations de Noël ou du Nouvel An sont sans cesse réactualisées.

Et maintenant, nous vous proposons une série d’images et de photographies des fêtes telles qu’elles étaient célébrées entre les années 1910 et les années 1970. C’est-à-dire de 1001 façons.

En 1916, l’armée suisse veille sur les frontières, alors que l’Europe se suicide dans les tranchées. Pour remonter le moral des troupes, les familles envoient des cartes de vœux aux soldats. Cette tradition postale n’a pris son véritable essor qu’avec l’industrialisation de l’imprimerie, à partir de la fin du XIXe siècle. Elle demeure aujourd’hui, sous une forme marquée par la numérisation de l’écrit : textos et courriels ont supplanté le papier.

Nouvel An, 1916

© Musée des cultures de Bâle

Autre exemple de carte (datant de 1926) :

Carte de vœux, 1926

© ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Alors que la Seconde Guerre mondiale est déjà engagée, l’insouciance semble encore régner dans la station grisonne d’Arosa. Un faux-semblant ou une volonté du monde touristique d’attirer les clients en pays neutre?

Carte de vœux, 1939

Carte de vœux envoyée en 1939 depuis Arosa © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

1956: les révoltes hongroises sont écrasées par l’armée soviétique. 200’000 personnes quittent leur pays. Un dixième d’entre elles choisissent la Suisse pour terre d’accueil. Les Hongrois suscitent à l’époque une immense vague de solidarité : on les considère comme des «héros luttant pour la liberté». La plus célèbre de ces réfugiés est peut-être la romancière Agota Kristof*, qui travaille dans une usine avant de devenir l’une des plus grandes représentantes des lettres romandes.

Réfugiés hongrois (Liestal, 1956)

Réfugiés hongrois en 1956, à Liestal © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Réfugiés hongrois (Liestal, 1956)

Réfugiés hongrois en 1956, à Liestal © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Un repas de Noël familial, dans le port de Bâle des années 1960 :

Noël dans le port de Bâle

© ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Ci-dessous, une photographie prise à l’occasion d’un discours tenu par un responsable de Swissair, lors d’une assemblée de Noël réunissant des employés de la compagnie aérienne. Créée en 1931 par la fusion de deux sociétés, elle connaît un véritable âge d’or durant les Trente Glorieuses. Entre 1960 et 1989, le nombre d’employés passe de 7’332 à 19’296. Longtemps associée à l’image d’une Suisse opulente, l’entreprise Swissair fait faillite en 2001. Cet épisode marque l’histoire récente du pays, tant en raison de l’ampleur du désastre économique que de son empreinte sur l’opinion publique.

Noël de Swissair

© ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Décoration d’un sapin de Noël dans les locaux de la gare centrale de Zurich, en 1969. La photographie révèle la répartition genrée des rôles sociaux : une femme debout s’occupe d’orner l’arbre de guirlandes, tandis que les employés masculins restent assis à leur poste.

Noël à la gare centrale de Zurich

© ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Tri des colis à la poste de la gare centrale de Zurich, en décembre 1969 :

Zürich, Sihlpost, Hochbetrieb an Weihnachten

Transition symbolique, le Jour de l’an est aussi l’occasion des célébrations en grande pompe. Ci-dessous, une photographie prise le 1er janvier 1960 dans le hall de la coupole du Palais fédéral, où une réception est organisée par les autorités.

Réception du Nouvel au Palais fédéral, en 1960

© ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Avec l’importance centrale qu’il prend au XXe siècle dans le calendrier des fêtes, le Nouvel An se caractérise également parfois par sa dimension fastueuse. Les photographies qui suivent ont été prises le 31 décembre 1961 à Gstaad, lors d’un vernissage. La station bernoise démontre ici son paradoxe : elle connaît dès la Belle Epoque un développement fulgurant, l’industrie touristique supplantant l’agriculture et l’élevage. Toutefois, l’architecture prétendument traditionnelle reste de mise jusqu’à nos jours. Mais quel sens accorder à des chalets de style paysan dans un village devenu résidence hivernale pour skieurs fortunés?

Vernissage à Gstaad, le soir du Nouvel An

© ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Vernissage à Gstaad, le soir du Nouvel An

© ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Au XIXe siècle, une décision de la commune de Wil, dans le canton de Saint-Gall, oblige chaque foyer à posséder un éclairage de secours, enclenché en cas d’urgence. Le 31 décembre, le dispositif est inspecté. Dans les années 1930, la « tradition » (en réalité, une création politique peu ancienne) se transforme: les habitants placent une bougie devant leur maison et des enfants traversent en cortège la ville, en portant des lanternes pour illuminer leur chemin.

Cortège des lanternes de Wil

En 1960 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Durant la période de Noël et jusqu’à l’Epiphanie, les Sternsinger sont à l’œuvre. Il s’agit de groupes d’enfants (trois d’entre eux sont déguisés en rois mages) qui se déplacent d’une maison à l’autre en entonnant des chants religieux. Ils récoltent parfois de l’argent pour des œuvres de charité. Ci-dessous, des Sternsinger d’Alvaneu (dans les Grisons), en 1971.

Sternsinger à Alvaneu

© ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

En 1588, le pape Grégoire XIII décide de l’entrée en vigueur d’un nouveau calendrier : le calendrier dit grégorien. Il remplace le calendrier julien. Dix jours sont supprimés pour réduire la différence entre année civile et année astronomique. Certains cantons protestants refusent d’appliquer ce changement ordonnée par l’Eglise catholique. Il faudra ainsi attendre 1798 pour qu’Appenzell Rhodes-Extérieures adopte finalement le nouveau calendrier (pour l’anecdote, les communes grisonnes de Schiers et Grüsch sont les dernières communes d’Europe de l’Ouest à franchir le pas, en 1812).

Une fête locale est alors née à Urnäsch, en Appenzell Rhodes-Extérieures : à la Saint-Sylvestre et le 13 janvier (premier jour de l’année du calendrier julien), des individus déguisés visitent les maisons en faisant sonner des cloches.

Silvesterkläuse d'Urnäsch

En 1979 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Les fêtes de fin d’année, loin d’être immuables, sont au contraire des célébrations qui se transforment au gré des époques et de l’évolution des usages.

Que vous changiez d’année le 31 décembre ou que vous préfériez demeurer fidèle au calendrier julien, nous vous souhaitons d’ores et déjà de «bellas festas da Nadal», comme on dit dans les Grisons.

Bibliographie