Rapport aux bêtes: l’histoire racontée par les animaux

«Avoir la chair de poule», «monter sur ses grands chevaux», «être rusé comme un renard», «donner sa langue au chat»… La langue regorge d’expressions liées aux animaux. Ce n’est pas le fruit du hasard: l’histoire de nos relations avec eux nous offre un véritable miroir de nous-mêmes, tantôt élogieux, souvent peu flatteur. Evolution des mentalités, identité nationale, peurs collectives… Chiens, chats et autres vaches apparaissent comme les symboles des transformations sociales que la Suisse a connues depuis le XIXe siècle. Mais ne mettons pas la charrue avant les bœufs, et revenons sur les origines de nos conceptions contemporaines.

Bestiaire médiéval

Au Moyen Age, les espèces qui sont de nos jours les plus présentes dans les foyers suisses ne jouissent de loin pas de la même aura. Mais plus important encore: alors que le cheval ou le chat sont aujourd’hui des animaux de compagnie (avec toutes les nuances que cette expression comporte), on attribue aux bêtes des fonctions sociales, économiques et culturelles très précises dans le contexte d’une civilisation médiévale essentiellement rurale.

Commençons par évoquer le «meilleur ami» de l’homme. Cette idée de proximité entre le chien et l’être humain est ancienne. En effet, cet animal est associé au Moyen Âge à la noblesse, qui voit en lui une forme d’allégorie des valeurs qu’elle entend défendre, à commencer par la fidélité et le dévouement. Le chien représente donc le respect que le seigneur doit inspirer à son vassal.

Le chat remporte sans doute la palme de l’animal ayant endossé la réputation la plus paradoxale. On lui reconnaît la qualité indéniable de débarrasser les habitations des souris et des rats. Cependant, durant le bas Moyen Âge (qui coïncide avec l’émergence de la chasse aux sorcières), le félin domestique est assimilé aux pratiques de magie noire. Il sera par la suite de mieux en mieux considéré, notamment à partir du XVIIIe siècle.

Certaines bêtes d’élevage ont une utilité très précise: les cornes de la chèvre servent à fabriquer des cuillères ou des charnières, tandis que la peau caprine intervient dans la réalisation du parchemin. La laine du mouton est surtout utile pour des besoins locaux, son importance économique ne dépasse donc pas l’échelle régionale. Les bovins sont utilisés comme animaux de trait. Ils souffrent fréquemment de sous-alimentation durant toute la période médiévale, puisqu’ils ne trouvent alors de la nourriture que dans les forêts et les jachères.

Les parcs zoologiques: une imagerie coloniale

Si la présence de zoos en Suisse remonte aux années 1860-1870, il existe depuis le XVe siècle d’autres lieux où l’on tient des animaux captifs, tels que la fameuse fosse aux ours de Berne, l’ursidé étant l’emblème de la ville. La détention d’un animal qui fait figure d’allégorie se comprend comme une démonstration de prestige.

Fosse aux ours vers 1880

Fosse aux ours de Berne, vers 1880 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Parc des ours aujourd'hui

Le parc des ours de Berne de nos jours © Chriusha (Хрюша) : CC-BY-SA-3.0

Le premier véritable zoo est fondé en 1869 dans le canton de Zurich, le second à Bâle en 1874. Celui-ci héberge d’abord une faune présente à l’état naturel en Suisse. Toutefois, les animaux alpins connaissent une mortalité importante (les conditions de captivité n’y sont certainement pas étrangères). De plus, le public s’en désintéresse rapidement: il souhaite qu’on lui présente des animaux prélevés dans de lointaines contrées. Dès les années 1880, le zoo de Bâle acquiert par conséquent des chameaux, des lamas, des tapirs ou des serpents, afin de répondre aux exigences de la clientèle. Il achète un éléphant en 1886, assurant un flux important de visiteurs.

Eléphant du zoo de Bâle

« Miss Kumbuk », premier éléphant du zoo de Bâle, vers 1915 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Avant de poursuivre, notons que la loi de l’offre et de la demande fonctionne à cette époque également dans les institutions zoologiques, où la pression du public pousse les responsables à courir après les animaux rares. L’origine des zoos se trouve bien dans un attrait pour la faune issue des pays colonisés. Ces jardins insistent sur l’exotisme des êtres vivants qu’ils acquièrent, affichant une vision occidentalo-centrée du monde. En effet, lamas ou éléphants ne semblent exotiques aux visiteurs que parce qu’ils sont arrachés à leur milieu naturel et qu’ils sont contraints de mener une existence loin de leur habitat. Un éléphant n’est pas exotique en soi: il le devient parce qu’il semble étrange au contexte local au sein duquel il est artificiellement introduit.

Parallèlement, des villages africains sont installés au zoo de Bâle, des années 1880 jusqu’en 1935. On expose ainsi des êtres humains originaires de pays colonisés dans des espaces consacrés aux animaux. Ces «hôtes» sont contraints à une position d’infériorité par rapport aux visiteurs. Le but de ces manifestations n’est en effet pas, comme lors d’un spectacle, de présenter les talents des protagonistes, mais bien de souligner leurs caractéristiques ethniques. Les figurants ne sont certes pas enlevés contre leur gré de leur pays, mais ils font souvent l’objet de mauvais traitements. Sans vouloir polémiquer, remarquons tout de même le peu de critique historique réalisée par le zoo de Bâle, qui présente en ces termes les villages africains reconstitués dans son parc jusque dans les années précédant la Seconde Guerre mondiale:

«On érige par exemple une arène pour les fauves ou des villages entiers, dans lesquels Nubiens, Marocains et Cinghalais habitent durant des semaines, présentant leurs danses guerrières ou masquées et charment des serpents. Jusqu’en 1935, ces spectacles mêlant animaux et humains sont très appréciés du public.»

Vers une protection institutionnelle des animaux

Les préoccupations pour la santé animale émergent quant à elles au XIXe siècle. Si l’Angleterre est la première à prendre des dispositions législatives pour protéger les bêtes, le mouvement atteint la Suisse alémanique dans les années 1840-1850. Il s’agit au départ de prendre des mesures visant à assurer le bien-être des animaux dans une logique économique, en évitant des pertes financières consécutives à de mauvais traitements, et non pas selon des considérations morales.

En 1893, des groupes de défense des animaux utilisent le nouvel outil politique que constitue l’initiative populaire pour proposer l’interdiction de l’abattage rituel, à savoir la mise à mort d’un animal sans étourdissement. Acceptée par plus de 60 % des Suisses, le texte apparaît avant tout comme une manifestation de l’antisémitisme européen de la fin du XIXe siècle, l’abattage rituel concernant essentiellement les juifs. Précisons que l’initiative est largement rejetée en Suisse romande, qui se préoccupe moins du bien-être animalier et qui n’est pas vigoureusement animée par des sentiments discriminatoires à l’endroit de la communauté israélite.

Malgré tout, le sort des bêtes est un prétexte instrumentalisé au XIXe siècle à des fins politiques, dans le but de faire appliquer des mesures dont la finalité n’a guère pour objectif de mettre un terme à la souffrance des animaux. L’un de nos articles précédents revient sur cet épisode.

Cela dit, la condition animale progresse très lentement : la sous-alimentation, l’espace insuffisant ou la propreté défaillante sont toujours d’actualité au XXe siècle. Les avancées dans ces domaines ne seront véritablement significatives que tardivement, lorsqu’un article est inscrit en 1973 dans la Constitution fédérale dans le but de protéger plus efficacement les animaux.

Les animaux et l’identité collective

Nombreux sont les pays à avoir adopté un animal comme symbole national. L’Espagne a son taureau, l’Ecosse sa licorne, l’Australie son kangourou, la France son coq. Et la Suisse? La question ne trouve pas de réponse claire. En effet, si la Confédération possède bien une allégorie aux traits humains (la célèbre «Helvetia» figurant notamment sur les pièces de monnaie), elle n’a pas pris officiellement un animal en tant qu’emblème.

Toutefois, certaines espèces ont joué un rôle fondamental dans la constitution du sentiment d’appartenance à la patrie. Vous devinez sans nul doute de quels animaux il s’agit, non? Selon une exposition du Musée national suisse de Zurichil y aurait quatre prétendants au titre d’emblème: le bouquetin, la marmotte, le saint-bernard et… la vache, bien sûr!

En ce qui concerne les deux premiers, ils s’inscrivent évidemment dans une mythologie vieille de deux siècles qui fait des Alpes le lieu incarnant par excellence «l’esprit suisse». Pourtant, durant le Moyen Âge, les montagnes sont perçues comme un milieu hostile. Au XVIIe siècle, certains auteurs insistent sur la fonction de frontière qu’elles exercent, à l’image de Matthäus Merian dans ses gravures de villes suisses.

Dès la fin du XVIIe siècle, scientifiques et explorateurs arpentent les montagnes helvétiques. Durant les Lumières et le XIXe siècle, on s’applique à nommer les nombreux sommets alpins encore dépourvus d’appellation précise, dans la continuité de cette «redécouverte». On recense la faune et la flore, on escalade les plus hautes cimes, on publie des guides de voyage. Le tourisme, dont l’essor est d’abord provoqué par les Anglais, participe à la création d’une série de clichés qui seront repris par les Suisses eux-mêmes. Les Alpes deviendront ainsi un symbole du courant romantique: Jean-Jacques Rousseau, dans la Nouvelle Héloïse assure une popularité continentale aux montagnes suisses.

La Jungfrau, dans les années 1910

La Jungfrau, dans les années 1910 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Peu à peu, on commence à confondre les Alpes avec la Suisse, les premières étant considérées comme l’origine de la liberté fantasmée de la petite nation helvétique. Cette dernière reprendra habilement cette idée reçue lorsqu’elle se rend compte de la fragilité de son indépendance au sein d’une Europe sur le point de brûler. Durant la Seconde Guerre mondiale, les autorités politiques s’approprient les Alpes pour affirmer la singularité culturelle du pays, en se présentant comme le carrefour de l’Europe, en raison de la maîtrise des cols alpins.

La marmotte et le bouquetin sont donc fréquemment convoqués dans l’iconographie touristique et patriotique, en tant que représentants de la faune alpine. Ils sont en quelque sorte des animaux «typiquement suisses» du fait que leur habitat naturel se trouve dans la zone géographique la plus chargée en symboles du pays. Il est en tout cas amusant de rappeler que la vision idyllique portée sur les Alpes a largement été construite par le tourisme.

Et le saint-bernard, dans tout cela? L’origine de sa renommée remonte au début du XIXe siècle, alors que les chanoines de l’Hospice du col du Grand-Saint-Bernard recueillent les personnes égarées dans la montagne (nous retrouvons une fois encore les Alpes). Les religieux ont recours à des chiens, qui partent à la recherche des individus disparus et qui sont entraînés à les ramener jusqu’à l’Hospice. L’un d’eux, prénommé Barry, œuvre entre 1800 et 1812: on lui attribue des prouesses qui relèvent davantage de la légende que du fait établi. On raconte ainsi qu’il aurait sauvé quarante personnes, dont un enfant en le transportant sur son dos… Une exposition au Musée d’histoire naturelle de Berne lui est aujourd’hui consacrée.

Barry le saint-bernard

Barry, le saint-bernard, aujourd’hui empaillé © Zenit

Le saint-bernard véhicule donc des valeurs que la Suisse se plaît à mettre en avant : hospitalité, esprit d’entraide (la Croix-Rouge en sera l’aboutissement), garde des cols de haute montagne.

Venons-en maintenant au dernier animal «suisse». Il est devenu iconique. Caricatural. Il n’est pas une plaque de chocolat vendue dans les aéroports, pas une carte postale proposée dans les kiosques lémaniques, pas une publicité des offices de tourisme qui n’utilisent des représentations de la vache sur fond de paysage bucolique.

Préalpes bernoises

Préalpes bernoises, dans les années 1920 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Son omniprésence n’est pourtant pas due au folklore, mais bien à l’industrie laitière. Au début du XIXe siècle, les progrès de l’agriculture ont pour conséquence une augmentation du nombre de têtes de bovins, provoquant par là même une fabrication de lait plus importante. On commence alors à consommer davantage de produits laitiers, y compris dans les villes, qui se développent rapidement. La ruralité qui caractérisait la Suisse traditionnelle perd du terrain. Parallèlement, la conception du chocolat nécessite une grande quantité de lait. L’industrie laitière est aujourd’hui encore l’un des secteurs dominants de l’agriculture nationale. N’est-ce pas la raison principale de sa visibilité, au travers des vaches qui broutent innocemment de l’herbe dans les publicités?

Chocolat Suchard

Publicité de la fin du XIXe siècle

Publicité pour le Toblerone

Publicité des années 1920

Quant aux combats de vaches d’Hérens organisés en Valais pour déterminer la «reine» victorieuse, ils ne sont en réalité pas une tradition ancienne. La race d’Hérens n’est reconnue que depuis 1879: longtemps, elle est menacée de disparition. A partir des années 1920, des combats ont lieu en plaine. Ils prennent une importance croissante et sont désormais un rendez-vous médiatique qui n’a pas grand-chose à voir avec une tradition séculaire. Bien au contraire, la vache (et les défilés fleuris mis en scène aujourd’hui) ne fait partie de l’iconographie folklorique que depuis le déclin de la ruralité. La race d’Hérens est donc une image d’Epinal largement reconstruite au XXe siècle, qui maintient fictivement en vie une civilisation rurale largement éteinte.

Combat de « reines »

Combat de « reines » © Mya2ru

La condition animale de nos jours

Ce blogue n’a pas pour vocation d’analyser la société actuelle. Il semble cependant pertinent d’évoquer quelques aspects de l’histoire ultra-contemporaine pour saisir l’évolution des organisations se préoccupant de la condition animale.

Au début du XXIe siècle, les droits des animaux sont de plus en plus souvent un sujet de débat politique. A titre d’exemple, les citoyens suisses sont amenés à voter en 2010 sur une initiative populaire visant à instituer un avocat de la protection des animaux. Le résultat est cependant sans appel : le texte est balayé à une majorité de plus de 70 %, avec toutefois des scores honorables dans certains cantons (44,3% d’adhésion à Bâle-Ville, 38,1 % au Tessin ou 36,5 % à Zurich).

Par ailleurs, dans les années 2010, le courant du végétalisme intégral (veganism, en anglais) se développe en Europe et en Suisse, faisant émerger l’idée d’une société sans consommation de produits animaux.

Alors, l’homme et l’animal sont-ils aujourd’hui copains comme cochons?

Bibliographie