Saviez-vous que la Suisse a été championne d’Europe de sorcellerie?

Vous partagez cet avis, n’est-ce pas? On dit souvent que le Moyen Âge était l’époque par excellence du développement de la sorcellerie. On repense au film Le Nom de la Rose et au procès qui s’y trame, intenté contre une jeune femme accusée de magie noire. Après les dessins animés de Walt Disney, tout l’imaginaire collectif s’est aujourd’hui emparé de cette idée: l’école de Harry Potter, connue sous le nom de Poudlard, n’a-t-elle pas été fondée au 10e siècle? Et je ne parle pas du Seigneur des Anneaux ou de Game of Thrones, qui jouent allègrement avec des codes que l’on croit sortis tout droit du Moyen Âge.

La Suisse et la chasse aux sorcières

Et pourtant, les persécutions à l’encontre des «sorcières» connaissent leur point culminant entre la fin du 16e et le milieu du 17e. Le cliché d’un Moyen Âge arriéré, barbare et brutal en prend donc un sacré coup. Tout comme celui d’une Suisse paisible. En effet, la Confédération apparaît comme l’une des régions d’Europe où le nombre de procédures judiciaires pour sorcellerie est le plus élevé à cette époque, proportionnellement à la population. Sur environ 110’000 procès ayant eu lieu à l’échelle du continent, 10’000 ont été organisés en Suisse. Quand on garde à l’esprit que la Suisse d’alors ne compte même pas un million d’habitants, on prend conscience de l’ampleur du massacre…

Cassons une autre idée reçue: l’Eglise catholique n’a pas le monopole de la chasse aux sorcières, bien au contraire. Le territoire faisant preuve du plus grand zèle dans le combat contre la magie noire n’est autre que le Pays de Vaud (y’en a point comme nous, cette fois c’est sûr), avec plus de 1700 condamnations durant l’âge d’or des persécutions. Zurich, qui avait également adopté la Réforme, en recense quant à lui moins d’une centaine. Il n’est dès lors pas possible de conclure que la confession tient un rôle déterminant dans cette affaire: on pense que les régions connaissant une justice centralisée sont moins enclines à entreprendre de tels procès, qui se terminent bien souvent par une mise à mort.

A propos, comment déterminait-on qu’un individu avait recours à la magie noire? Commençons par préciser que si la grande majorité des condamnations vise des femmes, des hommes sont aussi poursuivis dans une proportion non négligeable. L’image du sorcier et de la sorcière est construite autour d’un arsenal de lieux communs: maléfices lancés contre les êtres humains et les animaux, capacité à manipuler les éléments naturels pour nuire aux récoltes ou encore rapports sexuels avec le diable (oups!). La figure du mage noir sert donc à expliquer l’origine d’un mal troublant une communauté et à désigner un coupable expiatoire (ou, plus souvent, une coupable). Autrement dit, la société se cherche des boucs émissaires…

Pourtant, l’origine d’un procès se trouve souvent dans un conflit de voisinage, par exemple lorsque la nourriture vient à manquer dans une région donnée. Les comportements déviants que l’on attribue à la sorcellerie ne sont utilisés que pour aggraver une accusation. Des personnes mal intentionnées parviennent de cette façon à se débarrasser de leurs ennemis, par le biais d’un témoignage sans grande valeur. Ainsi, se faire accuser de timidité peut conduire à des poursuites. Cela fait du monde à dénoncer aux tribunaux, n’est-ce pas?

Les femmes, largement écartées des sphères de pouvoir, sont en outre régulièrement attaquées. Elles se trouvent en effet assimilées à des conduites que l’on juge néfastes à l’ordre public, comme le fait d’afficher une sexualité prétendument débridée (à nouveau, il ne s’agit que d’accusations et les «témoins» n’ont bien souvent aucune preuve à apporter).

Eteignez ce bûcher que je ne saurais voir

Peu à peu, les procès pour sorcellerie disparaissent dans toute l’Europe. Dès 1682, la France renonce à invoquer ce motif pour poursuivre en justice des individus. Le dernier cas allemand se déroule en 1738. Au milieu du 18e siècle, la pratique semble par conséquent presque abandonnée. Et pourtant, comme toujours, la Suisse aime se distinguer: un ultime épisode de la chasse aux sorcières aura ainsi lieu dans le canton de Glaris, en 1782.

Sennwald

Maisons de Sennwald © Friedrich Böhringer

La protagoniste de cette sinistre affaire est une femme née dans un milieu défavorisé à Sennwald (aujourd’hui dans le canton de Saint-Gall) et proche de la cinquantaine: Anna Göldi. Elle connaît un destin tragique, puisqu’elle tombe enceinte hors mariage, dans un contexte où la réputation des femmes est liée à leur sexualité, qui ne se conçoit que dans le strict cadre du mariage. Alors qu’elle mène une existence indigente, elle entre au service de Johann Jakob Tschudi. L’homme, âgé d’une trentaine d’années, est un notable de Glaris: marié et père de cinq enfants, il est médecin et membre du tribunal. Autrement dit, Anna Göldi devient la servante miséreuse d’un individu proche des élites locales.

Anna Göldi

Portrait d’Anna Göldi

Ce que raconte l’histoire officielle de l’époque

  • Anna Göldi tente d’empoisonner Annemiggeli, la fille cadette de son maître, en dissimulant des épingles dans son bol de lait. Elle est alors congédiée. Par la suite, l’enfant aurait continué à recracher des épingles par dizaines. Sa santé aurait connu une profonde détérioration: vomissements, fièvre, toux. L’un de ses pieds se serait déformé (un épisode d’Alien avant l’heure).
  • On lance alors des recherches pour retrouver la sorcière présumée, en promettant une récompense élevée. On arrête Anna Göldi. Les parents d’Annemiggeli lui ordonnent de guérir la fillette, ce qu’elle parvient à accomplir. On en conclut que la servante possède bien des pouvoirs maléfiques (bonjour les remerciements).
  • Le 13 juin 1782, après avoir été torturée pour qu’elle fournisse des «aveux», elle est décapitée à Glaris. Le bûcher n’a en effet pas le monopole de la mise à mort dans ce genre de procès. Notons que la dernière sorcière d’Europe est de confession réformée. C’est d’ailleurs le Conseil de l’Eglise protestante glaronaise qui est chargé de la procédure.
Avis de recherche

Avis de recherche d’Anna Göldi paru dans la presse en 1782

Ce que nous apprend la recherche historique

  • Anna Göldi dépose plainte à la fin de l’année 1781 contre son maître, qui la harcèle sexuellement, (le #balancetonporc de l’époque, Twitter en moins). L’accusation de sorcellerie formulée par Tschudi a donc un but très précis: désamorcer les risques de voir aboutir la plainte de sa servante. Sa réputation pourrait en ressortir altérée, lui qui fréquente les hautes sphères glaronaises.
  • La guérison de sa fille par une femme pauvre et sans instruction est perçue par Tschudi comme une humiliation, puisqu’il est médecin. La condamnation d’Anna Göldi n’a par conséquent pas grand-chose à voir avec la sorcellerie. Elle est une démonstration de pouvoir de l’élite sur le petit peuple. Pour la petite histoire, le Conseil de l’Eglise protestante n’avait pas la compétence pour instruire le dossier.
Maison Zwicky, à Mollis

Maison Zwicky, à Mollis (Glaris), où Anna Göldi travailla comme servante avant d’être embauchée chez les Tschudi © Roland Zumbuehl

Cela dit, il n’y a pas que des esprits arriérés, dans cette bonne vieille Suisse centrale. En effet, la région connaît aussi des adeptes des Lumières, ce mouvement d’émancipation qui a essaimé dans toute l’Europe. Par exemple, Cosmus Heer, landamman entre 1771 et 1774, œuvre pour l’ouverture d’une bibliothèque ou l’amélioration de l’instruction. Lors du procès d’Anna Göldi, il se range du côté de ceux qui ne croient pas à l’existence de la magie noire.

Reconnaissance posthume

Le mercredi 27 août 2008, après une demande formulée par le Conseil d’Etat glaronais, le Parlement du canton a officiellement réhabilité Anna Göldi. Les autorités reconnaissent ainsi, plus de deux siècles après les faits, que la «sorcière» était en réalité victime d’une erreur judiciaire (vous vous direz sans doute que ça lui fait une belle jambe). Symboliquement, cette décision se veut une réparation morale pour les torts commis à l’encontre de milliers d’individus. Le gouvernement cantonal ne mâche d’ailleurs pas ses mots:

«Cette réhabilitation est bien plus qu’une confirmation d’innocence. C’est l’annulation d’une sanction incompréhensible et inique et la reconnaissance d’une injustice crasse prononcée par une instance illégale.»

Depuis l’été 2017, un nouveau musée retraçant la vie et la mort d’Anna Göldi se visite à Ennenda, dans le canton de Glaris. Il propose d’aborder plusieurs thématiques, parmi lesquelles la chasse aux sorcières ou les idées des Lumières.

Le destin aime l’humour noir: un abattoir se dresse aujourd’hui à l’endroit même où la dernière sorcière d’Europe s’est fait trancher la tête. Ouille!