A la découverte de l’une des plus belles villes médiévales d’Europe

Au cours de l’été, je consacrerai plusieurs articles à des villes et des régions de Suisse, dans le but de vous proposer des excursions historiques. Elles vous permettront de redécouvrir le passé helvétique au travers de promenades. Pour autant, je n’abandonnerai pas les sujets thématiques auxquels vous êtes désormais habitués, chères lectrices et chers lecteurs.

Partons aujourd’hui à Fribourg, dont la ville médiévale est l’une des mieux conservées d’Europe. La cité est Structurée autour de la Sarine. On n’y recense pas moins d’une dizaine de ponts. Depuis la Première Guerre mondiale, la rivière symbolise d’ailleurs la frontière symbolique existant entre Romands et Alémaniques. Fribourg est ainsi dévolue à une fonction de passerelle, à différents égards: elle permet de traverser un fleuve, des cultures. Et plusieurs époques de l’histoire. Suivez-moi pour une plongée au cœur du Moyen Âge (et dans la Sarine, si vous souffrez de la chaleur estivale).

Fondée en 1157 par Berthold IV de Zähringen, Fribourg passe aux mains des Kibourg en 1218, puis aux Habsbourg en 1277 et aux Savoie en 1452. Fait majeur, elle obtient sa souveraineté en tant que cité-État, puis rejoint la Confédération en 1481. Près de deux siècles après le pacte fédéral de 1291, Fribourg devient le premier canton comportant une population francophone, l’allemand étant cependant préféré au français pour les usages officiels. Après moult rebondissements, la situation actuelle n’est acquise que depuis 1990. A compter de cette date, français et allemand jouissent d’un statut égal.

Avant d’aller plus avant dans notre promenade, une autre anecdote me semble la bienvenue. On oublie souvent que le français n’a pas toujours été l’idiome maternel des Romands. En effet, le francoprovençal, souvent qualifié de «patois» –en Suisse, ce mot n’a pas de connotation péjorative–, constitue leur langue traditionnelle (à l’exception des Jurassiens, dont le dialecte est issu des parlers d’oïl). Cette situation a perduré jusqu’au XXe siècle dans certaines régions rurales du Valais, des cantons de Vaud et Fribourg. La commune d’Evolène forme aujourd’hui le dernier bastion suisse où le francoprovençal est toujours transmis aux enfants.

Si son avenir en tant que langue vivante semble bien compromis, le patois reste vivace dans la chanson populaire (exemples: le Ranz des vaches, chant traditionnel des armaillis, ou Cé qu’è lainô, hymne genevois), dans la toponymie ou dans la littérature (le Petit Prince ou L’Affaire Tournesol sont disponibles en francoprovençal). Si vous êtes curieux de découvrir le patois fribourgeois (et de déjeuner avant votre escapade), rendez-vous au Café du Midi, qui se trouve sur la rue de Romont. Contre l’un des murs de l’établissement, une affiche in patê. Dépaysement linguistique garanti.

Ci-dessus, une carte vous permet de retrouver l’itinéraire que je vous propose. La visite commence au numéro 92 de la rue de Lausanne. Vous n’aurez aucune peine à vous y rendre à pied depuis la gare. Vous serez au bon endroit lorsque vous apercevrez le couvent des Ursulines:

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Couvent des Ursulines © WWHenderson20/CC BY-SA 3.0

La rue de Lausanne fait partie de l’un des premiers quartiers construits en dehors du noyau originel, au XIIIe siècle déjà. Arpentez-la, sans oublier de lever les yeux. Les façades révèlent quantité de détails témoignant du passé de la ville. Ainsi, des enseignes d’établissements, richement ornées. Si elles nous semblent aujourd’hui pourvues d’un charme désuet, il ne faut pas oublier qu’elles avaient jadis la fonction pratique d’indiquer aux illettrés la vocation d’un commerce, en plus de signaler son emplacement depuis l’extérieur.

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Au bas de la rue de Lausanne, vous déboucherez sur la place Nova-Friburgo. Cette dernière a été nommée en hommage à la colonie suisse portant ce nom et qui se trouve dans l’Etat de Rio de Janeiro, au Brésil. L’implantation de Fribourgeois y a été favorisée au début du XIXe siècle. Si vous souhaitez en savoir davantage à ce propos, un autre article revient sur l’émigration des Suisses au fil de l’histoire, notamment aux Amériques (cliquez ici pour le lire).

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Face à vous, plusieurs monuments majeurs de Fribourg. Vous distinguerez notamment l’Hôtel de Ville. Mais résistez à la tentation de vous y précipiter, puisque vous y reviendrez plus tard. Continuez en direction de la rue de Morat. Sur la gauche se trouve Notre-Dame de Fribourg. Sa construction, datant du début du XIIIe siècle, est antérieure à celle de la cathédrale. Il s’agit en effet de la plus ancienne église de la ville. Elle a été élevée au rang de basilique par une décision papale, au début des années 1930.

Notre-Dame de Fribourg

Notre-Dame de Fribourg © Rufus46/CC BY-SA 3.0

Non loin de Notre-Dame, la cathédrale Saint-Nicolas, érigée entre 1283 et 1490, domine la ville du haut de ses 74 mètres. De nombreux joyaux sont à y découvrir, à l’image du portail principal, qui comporte une scène du Jugement dernier. Sous le Christ, la pesée des âmes sépare les justes des damnés.

Portail de la cathédrale

Portail principal de la cathédrale © Émile Beguin/CC BY-SA 3.0

Pénétrez maintenant dans la cathédrale. Sur la gauche, dans le vestibule, les pèlerins du chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle feront tamponner leur carnet. La nef possède de nombreux tableaux, où l’on reconnaîtra notamment les pères de l’Eglise. Le chœur renferme des stalles (l’on y voit par exemple Adam et Eve) du XVe siècle (pour rappel, les stalles de la cathédrale de Lausanne datent du XIIIe siècle).

Lors de ma visite, des maquettes de cathédrales gothiques européennes y étaient exposées, réalisées par l’artiste-historien Luciano Xavier dos Santos. Son site Internet permet de suivre la tournée mondiale de son œuvre. Il se trouvera à nouveau en Suisse en 2018 et présentera son travail dans la collégiale Saint-Vincent de Berne.

Maquette de la cathédrale de Lausanne

Maquette de la cathédrale de Lausanne, par l’artiste historien Luciano Xavier dos Santos

Redirigez-vous vers la sortie en marchant sur le côté gauche. Avant d’entrer dans la chapelle du Saint-Sépulcre, observez l’immense vitrail où vous discernerez Nicolas de Flüe ainsi que les blasons des dix premiers cantons confédérés. Cette œuvre, réalisée par un artiste polonais dans les années de la Première Guerre mondiale, se comprend comme un éloge de la Suisse, perçue en tant que pays pacifique et cherchant à s’afficher ainsi. Franchissez maintenant la porte de la chapelle précitée: une Mise au tombeau du XVe siècle s’y trouve. L’œuvre est importante à l’échelle européenne, puisqu’il s’agit de l’une des premières représentations de ce genre.

Vitrail

Vitrail © Dies on Commons/CC BY-SA 3.0

Mise au tombeau

Mise au tombeau © Rufus46/CC BY-SA 3.0

Une fois à l’extérieur, empruntez la rue des Epouses. Ce passage vous réservera une surprise. Pour ne pas gâcher votre plaisir, je ne vous révèle ci-dessous que l’arrière de l’amusante décoration de la rue. L’écriteau est rédigé en dialecte alémanique. Sur le devant, une inscription compréhensible pour les francophones vous laissera songeur.

Rue des Epouses

Rue des Epouses

Au bout de la rue, prenez à droite et continuez tout droit. Vous arriverez sur la place de l’Hôtel de Ville. Ce bâtiment date du début du XVIe siècle. A cette époque, il servait de grenier. Sa vocation a bien changé: il est aujourd’hui le siège des autorités cantonales. Sa façade est dotée d’une série de plaques commémoratives. Elles s’inscrivent selon moi dans la grande tradition des mythes que le pays aime se raconter pour célébrer son histoire. Ainsi, une plaque apposée en 2016 rappelle le demi-millénaire de la Paix perpétuelle signée entre la France et la Suisse, après la défaite des Confédérés à Marignan. Si la date a été retenue comme la naissance de la neutralité suisse, il s’agit en réalité d’une idée remontant au XVIIIe siècle. Bien après la bataille de Marignan, donc.

D’autres plaques mettent en scène des épisodes historiques importants. N’hésitez pas à gravir les marches de l’escalier pour les découvrir.

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Contournez la place de l’Hôtel de ville, prenez la rue de la Grand-Fontaine et engagez-vous dans les Escaliers du Court-Chemin, afin de gagner la Basse-Ville. La descente vers les bords de la Sarine s’accompagne d’une vue spectaculaire.

Suivez ensuite la rue de la Neuveville. Le quartier du même nom est symptomatique d’un mouvement général qui a cours dans l’Europe du XIIIe siècle, période durant laquelle la Neuveville voit le jour. En effet, les toponymes comportant les affixes «neuve», «neuf» ou encore «neu» témoignent de l’apparition d’une ville à l’endroit concerné, durant le Moyen Âge central (exemple: Villeneuve, dans le canton de Vaud). A cette époque, on constate de nombreuses fondations urbaines. Entre 1240 et 1300, on dénombre ainsi 300 nouvelles villes par décennie pour la seule Allemagne.

Vous arrivez maintenant devant un pont. Avant de le traverser, prenez le temps de vous rendre au bord de la Sarine. Une œuvre d’art contemporain attirera sans nul doute votre attention. Nommée «Cohésion–Kohesion», la sculpture exprime une volonté de dépasser le clivage existant entre la Suisse alémanique et la Suisse romande, communément appelé «Röstigraben».

Röstigraben

«Cohésion–Kohesion» © Ludovic Péron/CC BY-SA 3.0

Vous pouvez maintenant emprunter le pont Saint-Jean. Conçu en bois vers 1259, il est reconstruit en pierre au milieu du XVIIIe siècle. Après votre traversée, vous vous retrouverez face à l’église Saint-Jean, édifiée en 1264. Elle a connu d’importantes modifications au fil des siècles et son aspect actuel date des années 1950.

Eglise Saint-Jean

Détail artistique à l’intérieur de l’église Saint-Jean

Continuez votre promenade en suivant la Planche-Inférieure. Ce tracé suit les courbes de la Sarine et vous amènera sur le pont du Milieu. Jetez un coup d’œil en direction de la cathédrale Saint-Nicolas. Vous vous trouverez ensuite sur la place du Petit-Saint-Jean. Celle-ci doit son nom à une chapelle du XIIIe siècle qui s’y est trouvée jusqu’à sa destruction en 1832. Attardez-vous un instant pour contempler la fontaine Sainte-Anne et admirer les façades des maisons.

Place Saint-Jean

Fontaine Sainte-Anne

Fontaine Sainte-Anne

Il est temps d’emprunter un nouveau pont, le troisième depuis le début de votre visite. Celui-ci est bien singulier: il s’agit du premier qui fut construit à Fribourg (vers 1250) et du dernier en bois. Bifurquez à droite: vous déboucherez sur la rue de la Palme. Remontez en direction de la porte du Gottéron. Celle-ci intègre les premières fortifications de la ville, construites au XIIIe siècle. Par curiosité, allez jeter un œil sous le chemin couvert.

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Et maintenant, l’heure est à l’effort. Gravissez les escaliers qui mènent à la forêt surplombant la vieille ville. Une croix en pierre s’y cache, semblant veiller sur votre passage. En sortant des bois, marchez une cinquantaine de mètres sur le trottoir de la route de Bourguillon et tournez à droite sur le sentier. Prenez à nouveau à droite. A l’issue d’une courte marche, vous parviendrez devant l’un des nombreux vestiges des fortifications de Fribourg: la porte de Bourguillon. Franchissez-la et marchez jusqu’à la chapelle de Lorette, qui borde un fossé offrant un panorama parmi les plus beaux sur la ville médiévale. Le petit édifice religieux, dont la construction a été proposée par les jésuites, est réalisé en 1648 par l’architecte Jean-François Reyff.

Notre Dame de Lorette

Chapelle de Lorette © WWHenderson20/CC BY-SA 3.0

Vue sur Fribourg depuis l'esplanade de la chapelle

Vue sur la vieille ville depuis l’esplanade de la chapelle © Rufus46/CC BY-SA 3.0

Vous voici presque au bout de votre aventure au cœur de la cité médiévale de Fribourg. Descendez le long du chemin de Lorette. Vous apercevrez encore un monastère et une chapelle. Les nombreux édifices religieux présents dans la ville démontrent la richesse passée de l’Eglise catholique. Ainsi, dès la fin du XVIe siècle, une multitude d’organisations religieuses prennent place à Fribourg. Les jésuites établissent le collège Saint-Michel. Les capucins, les ursulines et les visitandines s’installent également dans la cité. L’existence de communautés diverses garantit le développement des activités des peintres, des artisans, des sculpteurs ou des fondeurs de cloches. Les bâtiments religieux, s’ils avaient pour vocation première la tenue de la liturgie, constituaient donc des pôles économiques fondamentaux pour la prospérité fribourgeoise.

Vous parviendrez sur une place qui vous permettra de franchir une nouvelle fois le pont Saint-Jean. Suivez la rue de la Neuveville jusqu’au funiculaire qui vous offrira une dernière vue sur la Sarine. Vous vous trouverez alors sur la place Georges-Python, adjacente au point de départ de votre promenade.

Funiculaire

Le funiculaire © Jean Housen/CC BY-SA 3.0

Fribourg. Freiburg. Au carrefour des langues, la ville a inauguré en 2014 un nouveau pont sur la Sarine, reliant les deux communautés linguistiques. Cette construction a permis de détourner une partie du trafic qui endommageait les façades de la cathédrale Saint-Nicolas. Gardienne de son patrimoine exceptionnel, Fribourg est bien une ville charnière, entre les cultures et entre les époques.

Et vous, chères lectrices et chers lecteurs, auriez-vous des conseils à donner aux visiteurs de la ville de Fribourg? Des pages d’histoire à partager?

Yannis Amaudruz, pour Helvetia Historica

Bibliographie