Un manteau bariolé: regards sur la diversité des édifices religieux fribourgeois

Pensez au canton de Fribourg. Réfléchissez à son image, telle qu’elle est véhiculée dans les médias, les discours, les stéréotypes. Sans doute vous représentez-vous les clichés romantiques de la Gruyère : château devenu centre touristique, Moléson idyllique, lac artificiel, armaillis portant le bredzon. Songez maintenant à ce que vous savez des communautés religieuses fribourgeoises. « Diantre, Fribourg est catholique ! Ultra catholique, même ! », affirme-t-on souvent. Nous proposons de revoir ce jugement, de faire d’une peinture en noir et blanc un tableau tout en nuances.

Retour sur une idée reçue

Un événement fondateur de la Suisse contemporaine tient sans doute une grande responsabilité dans cette division populaire des cantons en fonction de leur religion dominante : on croit pouvoir ranger les réformés d’un côté, les catholiques de l’autre. On prétend que les Genevois sont des calvinistes. Que les Vaudois baissent la tête devant d’austères pasteurs. Que les Valaisans se signent face à des statues de la Vierge. Que les Appenzellois fréquentent assidument la messe. L’énumération continue ainsi. Longtemps. Indûment.

Le fait majeur en question a lieu dans les années 1840, lorsque sept cantons conservateurs créent une alliance séparée (le fameux « Sonderbund* »). Elle comprend Uri, Schwytz, Unterwald, Lucerne, Zoug, le Valais et Fribourg. Opposée à la centralisation du pouvoir, elle compte également assurer la défense de la religion catholique, dans une Confédération où la majorité est protestante. La suite de l’histoire est connue : une guerre éclate en 1847 (93 morts, tout de même !), le Sonderbund perd, les institutions fédérales de 1848 naissent. Certains ont alors écrit une histoire officielle : «la guerre du Sonderbund, c’est un affrontement entre les catholiques rebelles et les sages protestants.»

Quelque chose saute pourtant immédiatement aux yeux. Soleure, le Tessin et Saint-Gall, majoritairement catholiques, se rangent du côté libéral. Neuchâtel, terre protestante, reste neutre. Il apparaît dès lors que le conflit n’est pas qu’une question religieuse, mais revêt une dimension profondément politique. Il est cependant plus commode de simplifier l’histoire… au risque de la travestir.

D’autres affaires contribuent sans doute à renforcer l’idée d’un canton de Fribourg de pure essence catholique. Ainsi, l’université de Fribourg, fondée sur le tard (en 1889), devient une institution de référence pour la Suisse restée fidèle à l’ancienne foi. Elle ouvre une faculté de théologie catholique en 1890, confiée aux dominicains. L’université conservera donc une réputation d’organisation confessionnelle jusque dans les années 1960.

En outre, le scandale du clergé pédophile contribue à ce que l’Eglise catholique se retrouve sous le feu de l’actualité, particulièrement dans le canton de Fribourg. Par ricochet, l’imaginaire collectif tend à oublier la présence d’autres communautés religieuses dans les régions concernées. Entre le XIXe siècle et les années 1980, rappelons que plus de 100’000 enfants ont été placés dans des familles d’accueil ou des institutions, dans l’ensemble de la Suisse. Les causes sont nombreuses : décès ou pauvreté des parents biologiques, abandon, incapacité à élever un enfant. Cette dernière raison a d’ailleurs été invoquée par l’organisation Pro Juventute pour retirer les enfants yéniches à leurs parents. 600 cas sont recensés. Le but ? Sédentariser ces populations, au prix d’évidents traumatismes et de perturbations graves des réseaux sociaux de la communauté. Dans le canton de Fribourg, plusieurs structures sont en cause, à l’image de l’institut Marini, où des enfants étaient violés et battus par des prêtres.

Aussi dramatiques et intolérables que soient ces affaires, elles ne doivent pas faire oublier la réalité historique complexe du paysage religieux fribourgeois. Nous vous proposons une série iconographique : elle visera à vous révéler la variété du passé confessionnel d’un canton moins uniforme qu’il n’y paraît.

Judaïsme

Entre la fin du XIIIe siècle et 1350, les juifs sont victimes de pogroms sur l’ensemble du territoire suisse : ils sont accusés de meurtres, avant d’être tenus responsables de la première épidémie de peste qui ravage le continent européen.

Par la suite, des juifs vivent à Fribourg, dès 1356 et jusqu’au XVe siècle. Il existe également des traces de l’existence d’une synagogue au XVe siècle, à Morat.

En 1895, une communauté s’organise en ville de Fribourg et une nouvelle synagogue voit le jour. Elle se situe sur la rue Joseph-Piller, non loin de la Bibliothèque universitaire et cantonale. Le nombre de juifs tend cependant à diminuer. Néanmoins, un office religieux complet est assuré mensuellement par le rabbin de Lausanne.

Synagogue de FribourgSynagogue de Fribourg

Présence protestante

Le district du Lac, comprenant Morat et sa région, devient définitivement fribourgeois en 1803, apportant une nuance protestante à la majorité catholique cantonale. En effet, la Réforme y avait été embrassée au XVIe siècle. De nombreux temples protestants s’élèvent donc dans la région.

Eglise française Morat © Lutz Fischer-Lamprecht LAC

Eglise française de Morat © Lutz Fischer-Lamprecht

Chef-lieu du district, la ville de Morat abrite une minorité francophone (environ 10-15 % de la population totale).

Morat, Remparts et Eglise allemande

Eglise réformée allemande de Morat © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Eglise de Môtier-Vully

Eglise de la paroisse réformée de Môtier-Vully © Pymouss

L’église de Môtier est située sur le territoire de Mont-Vully, village de langue française. De manière plus générale, le district du Lac, à cheval entre la Suisse romande et la Suisse alémanique, voit se produire un changement linguistique. En effet, certaines communes, majoritairement francophones jusque dans les années 1980, se germanisent avec l’arrivée de Bernois, à l’image de Courlevon ou Meyriez. Cependant, ce phénomène demeure local, puisque le français se montre en progression à l’échelle fédérale depuis quelques décennies, l’allemand perdant du terrain.

Meyriez LAC

Temple protestant de Meyriez © Paroisse de Meyriez

Cordast - temple réformé, fin XIXe LAC

Temple protestant de Cordast (ou La Corbaz, en français)

Temple de Chiètres

Temple de Chiètres © Roland Zumbuehl

Le district du Lac n’est pas le seul à connaître une présence ancienne de protestants : la Singine, seule district unilingue germanophone du canton de Fribourg, compte une minorité réformée depuis le XIXe siècle. De nombreux paysans bernois y élisent domicile à cette époque, reconfigurant ainsi le paysage religieux local.

La Suisse est par conséquent le théâtre d’importantes migrations internes. Même si le mouvement s’est accentué depuis la création des institutions modernes de 1848 et l’introduction progressive d’une liberté d’établissement totale des citoyens sur l’intégralité du territoire fédérale, des populations se déplacent d’une région à l’autre depuis le Moyen Âge, à l’image des communautés walsers originaires du Haut-Valais.

Temple réformé de Saint-Antoine, en Singine

Temple réformé de Saint-Antoine, en Singine © Roland Zumbuehl

Fait notable, le nombre de réformés tend à croître dans le canton de Fribourg, sous l’effet  de l’arrivée de Suisses d’autres régions. De façon paradoxale, les cantons de Vaud et de Berne, traditionnellement protestants, observent un mouvement inverse.

Catholicisme

Bien entendu, la religion historiquement dominante de Fribourg n’est autre que la foi catholique. Ce constat établi, il convient de préciser qu’une grande variété existe en son sein, puisque diverses congrégations sont présentes dans le canton.

Cathédrale Saint-Nicolas de Fribourg

La cathédrale Saint-Nicolas de Fribourg, vers 1910 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Vous trouverez des informations plus complètes sur cet édifice dans notre article consacré à la ville médiévale de Fribourg.

Chapelle de Lorette vers 1870 © EPFZ

Chapelle de Lorette, à Fribourg, vers 1870 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Abbaye d'Hauterive

Abbaye d’Hauterive © Chriusha (Хрюша) : CC-BY-SA-3.0

Abbaye d'Hauterive

Abbaye d’Hauterive, vers 1920-1930 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Située à quelques kilomètres du chef-lieu cantonal, l’abbaye d’Hauterive, appartient à l’ordre cistercien. Fondée dans les années 1130, elle fut supprimée en 1848 et ses archives envoyées à Fribourg. Après l’installation de moines en 1939, elle est à nouveau reconnue comme abbaye depuis 1973.

Chartreuse de la Valsante

Chartreuse de la Valsainte © Ludovic Péron

Les bâtiments de la Valsainte abritent la dernière communauté de chartreux de Suisse. Il s’agit d’un ordre à la discipline stricte, caractérisée par une très grande place accordée à la prière silencieuse. Les moines renoncent au contact avec le monde extérieur, n’exerçant ainsi aucune activité au sein de la société.

Chapelle du Pré de l'Essert

Chapelle du Pré de l’Essert, en Gruyère © David Andrey

Le patron de cette chapelle est Saint-Garin, protecteur du bétail. Elle est construite au XVIIe siècle par les moines d’Hauterive et spoliée en 1848. Cependant, son propriétaire la restitue à la communauté monastique dans les années 1970.

Collégiale de Romont © Arnaud Gaillard

Collégiale de Romont © Arnaud Gaillard

Fondée en 1271, anéantie par les flammes en 1434, puis reconstruite, l’église paroissiale de Romont reçoit le surnom de collégiale, quand bien même elle n’héberge pas d’assemblée de chanoines.

Eglise d'Attalens

Eglise d’Attalens © Pymouss

L’édifice religieux d’Attalens est un exemple type d’église catholique fribourgeoise. Le bâtiment actuel date de 1860. Une paroisse existe en revanche au moins depuis le XIIe siècle.

Chapelle des capucins, à Bulle

Chapelle des capucins, à Bulle, vers 1919 © EPFZ

Les capucins ont officié à Bulle entre 1665 et 2004. Confrontés à une crise des vocations, les derniers membres de la communauté ont quitté le couvent. Les incunables et les imprimés anciens que les capucins possédaient ont été transférés à la Bibliothèque cantonale et universitaire.

Notre parcours a démontré la grande diversité du paysage architectural religieux fribourgeois. L’histoire nous enseigne que des mutations importantes sont intervenues dans le canton, notamment au XIXe siècle. Tandis que de nouvelles communautés émergent, d’autres sont en déclin : les bouleversements sociologiques actuels auront certainement une incidence sur le patrimoine bâti. Et nous offriront l’occasion d’une autre balade, prometteuse de nouvelles découvertes. Rendez-vous en 2050. Chiche !

Bibliographie