Le Valais de bois

C’est par la photographie historique que nous vous invitons à plonger en notre compagnie dans le passé du Valais. Le canton alpin, entré tardivement dans l’ère industrielle, présente jusque dans les années 1950 un visage marqué par la ruralité. La société et son mode d’organisation se caractérisent par le conservatisme. Quelques exemples : le catholicisme demeure religion d’Etat jusqu’en 1974 ; en 1946, le temps passé à l’école n’est que de six mois par année ; en 1959, le suffrage féminin est refusé par près de 70 % de l’électorat valaisan. Mais une simple énumération de dates ne suffit pas à comprendre les raisons d’une telle situation. Elle risquerait de provoquer un jugement de valeur en adoptant une grille de lecture à l’aune de nos mœurs contemporaines. Replaçons le Valais d’alors dans son contexte.

Jusque dans les années qui suivent la Seconde Guerre mondiale, la population valaisanne est essentiellement rurale. Le Vieux-Pays, comme on l’appelle parfois, demeure donc au milieu du XXe siècle une terre de paysans. Aujourd’hui professionnelle et intensive, l’agriculture affiche alors un visage tout autre : les exploitations sont de petite taille, la viticulture n’a pas tout à fait l’importance que nous lui connaissons, le travail est peu mécanisé en raison du relief. C’est à notre sens pour cette raison que les enfants passent si peu de temps à l’école : le travail qu’ils fournissent à la ferme joue un rôle fondamental dans la subsistance de toute la famille.

Par ailleurs, ce n’est que dans les années 1920 qu’un droit à l’assistance publique se met en place. Auparavant, les personnes capables de travailler se voient refuser l’aide sociale : l’Etat n’intervient pas. Comment dès lors les paysans pourraient-ils envoyer leur descendance à l’école sans craindre de sombrer dans l’indigence ? Dans une société traditionnelle, comment imaginer l’émancipation des femmes, alors que le niveau d’instruction valaisan est particulièrement bas au début du XXe siècle ?

Les années 1960 changeront radicalement le Valais : elles accoucheront d’un nouveau monde, d’autres réalités. L’économie prend son envol, le canton rattrape son retard. Cependant, la modernisation interroge. Certains intellectuels condamnent le bétonnage et la disparition de la société d’autrefois. Ils conspuent l’emploi du mot « progrès » pour qualifier la détérioration des paysages et l’effacement des valeurs de jadis. Maurice Chappaz* est certainement la figure de proue de cette pensée-là : c’est d’ailleurs lui qui encensait le « Valais de bois » historique face au « Valais de béton » en devenir. Certaines de ses œuvres, hautement polémiques, dénoncent vigoureusement ce basculement. Extrait :

« Nous ne comprenons pas aujourd’hui encore comment certains empires ont disparu, fondu, en s’arrêtant de fonctionner. Tel historien avoue : ils se sont suicidés. On avait résolu beaucoup de problèmes d’invasions, de communications, de bouffe, de distractions et voilà qu’à un moment donné, en quelques décades, ça a glissé, on n’a pas pu déterminer l’événement essentiel. Les minusculeries décisives dans les situations particulières sont légion : ruines, désordres civils, soit un haut fonctionnaire déplacé qui surveillait les aqueducs, un chef imbécile aux Finances ; dus à d’insignifiantes manipulations dans un laboratoire plusieurs étourdissants envols de coléoptères dans les vergers, une épidémie insidieuse infectant les provinces. La fin d’une civilisation par les insectes ? Plutôt ceci toujours, au plus haut niveau, et je vais vous citer ce qui ressemble le plus aux insectes : les lois innombrables, toutes bonnes, impérieusement nécessaires une à une, et toutes ensemble par des effets secondaires, dans un entrecroisement de causes telles que rien ne peut être vérifié, les lois bonnes et humaines telles des erreurs techniques tuant les vies ou la vie. Si bien qu’à la fois insensiblement et soudainement arrive le désert. A la veille de célébrer cinq cents ou mille ans d’éternité. Depuis la crise de l’hiver d’avant la fanfare redéfilait. Il y a de ces ironies ! Tout n’allait pas si mal (égal parfaitement) pour les politiciens de l’époque (© CHAPPAZ, Maurice, Les Maquereaux des cimes blanches, Carouge : Zoé, 1994, (1976), p. 13-14.) »

De tels écrits sont une source fascinante pour l’historien. Ils permettent de saisir les conflits qui naissent à une période caractérisée par de profondes transformations, sans nier le profond choc qu’a pu constituer cette « révolution civilisationnelle ». Cédons la parole aux images du Vieux-Pays. Celui d’avant les années 1950. Celui qui nous semble désormais aussi exotique qu’une lointaine destination. Le Valais d’antan : entre objet d’étonnement et questionnement historique.

Exposition nationale de Genève en 1896

Etable valaisanne à l’Exposition nationale de Genève (en 1896)

Les Expositions nationales sont souvent l’occasion de montrer les régions du pays sous un jour largement romantique (lire à ce propos notre série documentaire consacrée à la Landi de 1939). L’Exposition de Genève n’échappe par conséquent pas à la règle : à côté du « village nègre », on retrouve une mise en scène de la vie quotidienne rurale, cherchant à mettre en valeur une Suisse rurale en déclin à cette époque. L’Exposition ne représente donc pas la Confédération telle qu’est, mais telle que l’on souhaite qu’elle demeure. L’« étable valaisanne » se comprend dans ce contexte de propagande idéologique.

Morgins

Morgins (vers 1975)

Le village connaît un essor dès le XIXe siècle : des étrangers de toute l’Europe viennent y profiter de cures d’hydrothérapie. Le tourisme prend le relais au XXe siècle, transformant radicalement le paysage.

Saint-Maurice (1900-1905)

Saint-Maurice (vers 1900-1905)

Structurée autour de son abbaye, Saint-Maurice s’industrialise tardivement (à partir des années 1950). Elle joue un rôle déterminant dans la politique militaire du Réduit national mis en place durant la Seconde Guerre mondiale.

Martigny

Martigny (vers 1885)

Lieu inconnu

Village valaisan (vers 1920-1930 ; lieu indéterminé)

Village valaisan

Village valaisan (vers 1920-1930 ; lieu indéterminé)

Si l’endroit où cette photographie fut prise est inconnu, l’architecture évoque le « Valais de bois » défendu par Maurice Chappaz dans ses écrits.

Sion (Valais), chateaux: Tourbillon et Valeria : vues panoramiques

Sion (en 1880)

Jusqu’en 1798, la langue de Goethe est utilisée officiellement en ville de Sion. La présence germanophone est alors très importante : en 1888, près de 40 % de la population est encore de langue maternelle allemande. La situation est aujourd’hui bien différente, puisque cette proportion est à peine supérieure à 4 %.

Savièse, Valais

Savièse (vers 1920-1930)

Evolène

Evolène (vers 1920-1930)

Evolène fait figure d’exception à l’échelle romande : il s’agit de l’un des derniers villages où le francoprovençal est parlé. L’aire de répartition traditionnelle de cette langue se situe entre la France (dans un triangle approximatif comprenant la Savoie, le Forez et la Franche-Comté), l’Italie (Val d’Aoste) et la Suisse (toute les régions romandes, hormis le canton du Jura).

Château de Sierre

Château des Vidomnes, à Sierre (vers 1915)

Crans

Crans (vers 1920)

Vissoie

Vissoie (en 1899)

Saint-Luc

Saint-Luc (vers 1915)

Le val d’Anniviers, regroupant les villages d’Ayer, Chandolin, Grimentz, Saint-Jean, Saint-Luc et Vissoie, est l’exemple même de la modernisation du Valais au XXe siècle. En 1910, près de 90 % de la population est active dans l’agriculture, contre 10 % dans les années 1980. Il est à noter que le nomadisme pastoral perdure jusque dans les années 1950.

Salgesch

Salgesch (vers 1915)

Zermatt (vers 1915)

Zermatt

Zermatt (en 1912)

Bien loin des boutiques de luxe qui y prospèrent aujourd’hui, Zermatt (appelé Praborgne, en français) n’est jusqu’à la fin du XVIIIe siècle qu’un petit village regroupant plusieurs hameaux. Au XIXe siècle, touristes et alpinistes commencent à affluer, participant à l’essor mythologique des Alpes en Europe. Le Cervin acquière peu à peu un statut légendaire. 38 hôtels sont construits entre 1838 et 1911. Le tourisme a complètement supplanté la paysannerie.

Brigue

Brigue (vers 1930)

Diligence à Blitzingen (en 1912)

Diligence à Blitzingen (en 1912)

© ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv (toutes les photos de cette page)

Bibliographie