Chers concitoyens, le serment du Grütli n’a jamais eu lieu

Chaque année, le jour de la fête nationale est l’occasion d’un long hommage à la Suisse : tel député encense les fondements démocratiques du pays, tel citoyen se fait un devoir de lire le pacte fédéral devant une assemblée villageoise vêtue de rouge et de blanc. Interrogez votre entourage sur la date de « naissance » de la Suisse : on vous répondra sans ciller qu’il s’agit du 1er août 1291. Mais qu’en est-il vraiment ?

Il était une fois une pomme et une arbalète

La Suisse a progressivement constitué son identité en la fondant sur plusieurs légendes des origines. Certaines ont connu un succès qui ne se dément pas jusqu’à nos jours, puisqu’elles forment le socle sur lequel une certaine tradition a assis la genèse du pays. Elles se trouvent toutes citées dès 1470 dans le Livre blanc de Sarnen. Cet ouvrage est l’une des premières traces historiographiques cherchant à expliquer l’apparition de la Confédération. Mais expliquer n’est pas synonyme d’établir une vérité vérifiable par les sources. Les légendes qui apparaissent dans le livre en question sont les suivantes :

  • Guillaume Tell : refusant de saluer le chapeau du bailli Gessler au service des Habsbourg*, Tell se voit contraint de placer une pomme sur la tête de son fils et de la percer par un seul tir d’arbalète. En cas d’échec, il sera mis à mort. Evidemment, il relève le défi avec succès. Cependant, le bailli remarque que Tell possède un second « carreau » (ainsi appelle-t-on le projectile d’une arbalète). Il interroge donc notre héros, qui avoue qu’elle lui aurait été destinée, dans le cas où il aurait manqué sa cible. On imagine aisément la réaction furieuse du bailli. Ce dernier condamne Tell à être emprisonné dans son château. C’est alors qu’un véritable miracle se produit : tandis que le protagoniste malheureux et ses geôliers voguent sur le lac des Quatre-Cantons pour se rendre au lieu de l’incarcération, une tempête éclate. Tell prend les commandes de la barque, habitué qu’il est à naviguer sur des eaux troublées. Parvenu près du rivage, le héros saute de l’embarcation et la repousse vers le large pour échapper à ses ennemis. Guillaume Tell ne se contente pas de savourer sa liberté : il assassine le bailli. Œil pour œil, pomme pour pomme.
Mémorial de Guillaume Tell à Altdorf

Mémorial de Guillaume Tell à Altdorf

  • Le serment du Grütli : voilà sans doute la légende qui provoque la plus grande confusion dans les esprits. Alors qu’elle est assimilée au pacte fédéral de 1291 (celui-ci est pour sa part attesté historiquement), elle est en réalité un récit distinct, qui relève de la fiction. Dans l’histoire racontée dans le Livre blanc, les habitants des Waldstätten (les trois cantons primitifs d’Uri, Schwytz et Unterwald) subissent le pouvoir tyrannique des baillis des Habsbourg. Furieux d’être maltraités et humiliés, ils décident de se réunir sur la prairie du Grütli pour jurer de se libérer du pouvoir ennemi afin de vivre libres. Symboliquement, la volonté de démontrer l’alliance unissant les confédérés est manifeste.
  • La destruction des châteaux : ce récit vous semblera sans doute redondant. Il met en effet en scène les mêmes protagonistes. Ainsi, les habitants des Waldstätten, mécontents de la présence des baillis envoyés par les Habsbourg, se rebellent et dévastent les châteaux du pouvoir « étranger ». Il existe pourtant bien des vestiges en Suisse centrale. Toutefois, des recherches archéologiques ont démontré qu’ils étaient le résultat d’un abandon, non d’une destruction.
  • Arnold von Winkelried : cette légende puise sa source dans la bataille de Sempach*, qui a bien eu lieu. En 1386, le duc d’Autriche affronte les troupes confédérées, qui refusent de continuer à reconnaître son autorité. Le conflit semble s’enliser. Winkelried offre donc sa vie pour les siens. Il se jette sur les lances autrichiennes, ce qui permet d’ouvrir la ligne ennemie. Après Guillaume Tell, voilà une autre légende qui personnifie les confédérés. Winkelried n’est en effet rien d’autre qu’une allégorie visant à démontrer la faculté de résistance et la force militaire des cantons primitifs.

Toutes ces légendes, si elles ont été consignées dans le Livre blanc de Sarnen en 1470, ont vraisemblablement été transmises oralement durant le XVe siècle. Vous l’avez sans nul doute remarqué : il existe des points communs entre les différents récits dont nous avons fait part. Les Habsbourg sont ainsi dépeints comme un pouvoir étranger indésirable ; les confédérés, décrits comme des hommes aspirant légitimement à la liberté, s’opposent à leur présence.

Les légendes du Livre blanc ont cependant commencé à circuler pour des raisons qui surprennent. En effet, des conflits avaient lieu entre les paysans de Suisse primitive et les habitants des villes, ces derniers prenant une importance jugée néfaste par les ruraux. Les personnages de Guillaume Tell et de Winkelried ou la destruction des châteaux permettent donc de récréer le sentiment d’une histoire commune entre les populations des villes et des campagnes. Dans le contexte du XXe siècle, on retrouvera cette volonté de cimenter le peuple, cette fois par la mise en scène de la diversité linguistique suisse : à ce propos, lisez notre série documentaire consacrée à l’Exposition nationale de 1939.

Livre blanc de Sarnen

Livre blanc de Sarnen © Parpan05

Les origines nationales au service des idéologies politiques

Nées au Moyen Âge, les légendes des origines de la Suisse s’inscriront progressivement dans le marbre. Il faudra attendre les Lumières, et surtout le XIXe siècle, pour que l’on remette en cause la véracité de ces récits. Le fameux pacte de 1291 est redécouvert en 1758. A cette date-là, il n’est pas question de le considérer comme une charte fondatrice d’un Etat. Les choses changeront en 1891 : on lui assigne le privilège d’être la preuve la plus ancienne d’une alliance entre les cantons et l’on célèbre ainsi le 600ème anniversaire de la Confédération.

Pacte de 1291

Pacte de 1291

Dès 1899, le 1er août est considéré comme le jour de la fête nationale, quand bien même le pacte de 1291 ne mentionne pas de date exacte, n’évoquant qu’un vague « fait en l’an du Seigneur 1291 au début du mois d’août ». C’est assurément à compter de cette période que naît la confusion entre le serment du Grütli et le pacte dit fédéral. Quoiqu’il en soit, l’instrumentalisation de ce dernier a eu un objectif politique, à la fin du XIXe siècle et jusqu’à la Seconde Guerre mondiale : il s’agissait de souder le peuple suisse autour de racines communes. Le Conseil fédéral reconnaît aujourd’hui à demi-mot la manœuvre :

« La consécration du Pacte fédéral comme plus ancienne constitution d’une alliance consentie dans la liberté et vieille de plusieurs siècles a été utilisé pour renforcer la cohésion de l’État fédéral démocratique. Sous l’effet des changements politiques survenus à partir de 1930, le Pacte est devenu un symbole d’union face aux menaces extérieures. »

A ce propos, que contient-elle, cette fameuse alliance ? D’une façon répandue à la fin du XIIIe siècle, il s’agit d’un accord entre des communautés rurales visant à se porter secours et à défendre la paix. A la différence de tous les récits légendaires du Livre blanc, les Habsbourg ne sont jamais cités. Le pacte de 1291 n’est donc en rien un récit des origines. Il appartient en fait au genre de la «paix territoriale»: des puissances se regroupent pour se venir en aide. Contrairement à ce que laisse entendre la mythologie nationale, le pacte ne signe pas la naissance de l’Etat fédéral: il démontre la détermination des Waldstätten à refuser des juges étrangers. Voici un bref extrait du pacte:

« Nous avons juré, statué et décidé que nous n’accepterions et ne reconnaîtrions en aucun cas dans lesdites vallées un juge qui aurait payé sa charge de quelque manière, soit en argent soit à quelque autre prix, ou qui ne serait pas de chez nous et membre de nos communautés. »

Ce thème est aujourd’hui employé par une certaine frange de l’échiquier politique pour s’opposer au droit international. Ainsi, une initiative populaire intitulée « Le droit suisse au lieu des juges étrangers » sera soumise au peuple dans un avenir relativement proche, dans le but d’assurer la primauté de la Constitution suisse. Une chose est sûre: l’histoire n’a pas fini d’être manipulée à des fins idéologiques.

Bibliographie