Moudon se cache sous vos yeux

Confessez-le sans rougir : l’évocation de la ville de Moudon peine à susciter en vous une intense envie d’exploration. Elle n’apparaît d’ailleurs que furtivement dans les guides « touristiques ». Vous imaginez sans doute des rues mornes plongées dans le brouillard broyard. Certes, les Brandons (l’on désigne ainsi le carnaval* qui a lieu dans les bourgs vaudois) animent quelque peu la pâleur moudonnoise une fois l’an. Vous vous dites cependant que, la liesse retombée, la joie de vivre des habitants se dégonfle vite. Aussi vite que les ballons de baudruche dont les maisons étaient parées durant les jours de fête. Moudon, capitale romande de l’ennui ? Laissez-nous vous le dire en toute bienveillance : vous avez tort. Et pour plusieurs raisons.

Moudon n’est en effet pas celle que vous croyez. On prête tous les défauts du monde à cette belle mondaine dont les charmes ne font pourtant pas défaut. Elle doit peut-être le dédain que beaucoup lui portent aux tourments de son histoire. C’est ce passé étonnant que nous proposons de vous narrer par le truchement d’une balade au cœur d’une ville carrefour. Suivez-nous : vous ne regretterez pas l’escapade lorsque vous découvrirez les trésors que votre regard s’est longtemps efforcé de ne pas voir.

Moudon v. S. aus 150 m

Moudon vue du ciel en 1925 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Moudon vue du ciel en 1925 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Au gré des circonstances, au fil des allégeances

Faible considération, disions-nous. Est-ce en raison des contradictions inhérentes à Moudon ? Probablement. Après tout – et vous le verrez –, son histoire peut se voir comme un jeu des contraires, volontaire ou non. Nous avons parcouru le passé de la ville à l’aide d’une brochure intitulée « Circuit historique ». Elle présente une carte des monuments historiques les plus marquants. Vous pouvez la consulter en ligne ou la commander gratuitement ici. Quoiqu’il en soit, nous vous conseillons de vous en munir lors de votre excursion moudonnoise.

Même si Moudon existait déjà à l’époque celtique et constitua un centre romain notable, notre promenade commencera au Moyen Âge. Entre 1011 et 1207, la ville passe successivement aux mains de l’évêque de Lausanne*, du comte de Genève*, des ducs de Zähringen* et du comte de Savoie*. C’est de cette période que datent certains édifices parmi les plus remarquables de la vieille ville. Ainsi, un lieu fortifié est érigé par le comte de Genève vers 1130, avant que les Zähringen ne s’en emparent et construisent une grande tour, beaucoup plus haute que ce qu’il en reste aujourd’hui (numéro 17 sur la carte précitée).

De manière plus générale, les ducs de Zähringen se distinguèrent au cours du XIIe siècle. On leur doit ainsi la fondation de Fribourg* en 1157 et de Berne* en 1191. Cependant, contrairement à ce que prétend une certaine tradition, les Zähringen ne jouèrent pas un rôle absolument déterminant pour l’espace territorial qu’ils occupaient. Ainsi, après la mort de Berthold V* en 1218, leur branche principale s’éteignit et leurs possessions se divisèrent.

Moudon se développa véritablement durant l’ère savoyarde, comprise entre 1207 et 1536. La Maison des Etats de Vaud (numéro 18), construite au XIIIe siècle, en témoigne. Mais son nom est trompeur : elle ne fut pas le siège d’une autorité politique, mais une maison bourgeoise. A cet égard, il convient de préciser que Pierre II de Savoie* fit de la ville le siège du bailliage* de Vaud. Puisque les Etats de Vaud* s’y rassemblaient, elle se mua par conséquent en capitale administrative : Moudon écrivit alors les grandes heures de son histoire. A la même époque, l’église Saint-Etienne connut d’importantes transformations, qui s’achevèrent vers 1330. Elle demeure la deuxième plus grande église gothique du canton de Vaud, dépassée seulement par la cathédrale de Lausanne. Il faut s’imaginer une ville à l’aspect extérieur bien différent de celui que nous connaissons aujourd’hui : l’église était alors intégrée dans un mur d’enceinte et des institutions disparues façonnaient les rues, à l’image des hôpitaux pour voyageurs.

Maison des Etats de Vaud

Maison des Etats de Vaud © Helvetia Historica

La grandeur savoyarde toucha à sa fin en terre vaudoise. Dans le contexte des guerres de Bourgogne, les cantons suisses devinrent une puissance militaire de premier ordre. Moudon fut alors pillée à deux reprises. C’est alors que les Bernois s’emparèrent d’elle en 1536, lui imposant la foi nouvelle. L’historiographie considère que la région sort du Moyen Âge à cette époque-là, entrant par conséquent dans la modernité. Durant 262 ans, Berne fit de Moudon le siège d’un baillage, plus petit que celui de l’époque savoyarde. La ville ne jouit plus du même statut et perdit bien entendu son rôle de capitale.

Pour autant, le paysage architectural connut une profonde mutation : de nombreuses maisons bourgeoises et seigneuriales furent construites (numéros 1, 4, 14 et 19, par exemple), dont l’une héberge actuellement le musée Eugène Burnand (numéro 21). Le château de Rochefort (numéro 22) fut transformé à plusieurs reprises entre le XVIe siècle et le XVIIIe siècle : l’on y trouve le musée du Vieux-Moudon depuis 1950. Ce dernier propose de revenir sur la vie quotidienne des habitants, au fil des siècles. Vous y découvrirez notamment une maquette représentant Moudon au XVe siècle ainsi qu’une étonnante collection de tuiles. L’on se rappelle alors que l’histoire se laisse d’abord saisir par une étude minutieuse des détails : la compréhension générale de l’évolution d’une ville ne peut se faire qu’après avoir porté son attention sur ses composants les plus petits.

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Musée du Vieux-Moudon

Musée du Vieux-Moudon : fragments de la vie quotidienne © Helvetia Historica

A l’issue de votre visite du musée du Vieux-Moudon (comptez 1 h – 1 h 30), observez la fontaine (numéro 23) qui se trouve dans la cour adjacente. Reconnaissez-vous le personnage qui surplombe la colonne ? Sculpté en 1559, il s’agit de Moïse, identifiable par ses cornes frontales et les Tables de la Loi qu’il porte. Cet ensemble est classé « bien culturel d’importance nationale ». En effet, les représentations de Moïse sur les fontaines sont rares. Il n’existe qu’un seul autre exemple en Suisse : à Berne, face à la collégiale. Vous n’hésiterez pas à pousser votre excursion jusqu’à la fontaine de la Justice (numéro 16), réalisée la même année que le bassin de Moïse.

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Statue de la Fontaine de Moïse (Moudon) © Sinenomine2

Portail peint de la Collégiale de Berne

Portail peint de la Collégiale de Berne © Helvetia Historica

Statue de la Fontaine de Moïse (Berne)

Statue de la Fontaine de Moïse (Berne) © Mike Lehmann

En 1798, le régime bernois tomba et Moudon devint le chef-lieu d’un district jusqu’à la réorganisation cantonale entrée en vigueur le 1er janvier 2008. Durant toute cette période, la ville opéra une mue : le nouvel hôtel de ville fut édifié en 1837 (numéro 7), Moudon perdit son statut de halte routière par l’arrivée du chemin de fer en 1876 et du tramway en 1902. La construction de la route de contournement, en 1964, accentua cette évolution. Le XXe siècle fit émerger l’ultime stade du développement urbain de Moudon : des habitations virent le jour en dehors du noyau historique et l’industrialisation gagna la ville.

Donnons la parole à Jacques Chessex*, qui démontra, dans son Portrait des Vaudois, un esprit visionnaire, dépeignant un canton en pleine mutation qui sortait de l’ancien monde pour entrer dans une nouvelle ère. Voici ce qu’il écrivit de Moudon :

«Au pied du Jorat, descendu des pentes de Mézières ou de Carrouge, on vient par Moudon dans la vallée. Entre les pentes boisées et la chute du Jorat sur Bressonnaz, la situation encaissée de Moudon lui vaut du brouillard, de la pluie, et un surnom très infâme : le pot de chambre du canton ! Il se mêle de la jalousie à cette invective. Car Moudon est riche, imposante, concentrée autour de Saint-Etienne et de l’hôtel de ville, sa saveur convainc et rassure. Dès la fin du XIIIe siècle elle a été la résidence du bailli régnant et jugeant à l’hôpital de la Vierge Marie ou à la Maison des Etats. Bourgeois, nobles, clercs tonsurés, mandataires de la Savoie, hôtes réchauffés par leur collet de renard et leur manteau brodé d’or fin ! La ville en a conservé une dignité paysanne et aristocratique tout à fait évidente et réjouissante. Et puis un conseil pour la route. Après la visite des pierres de Saint-Etienne et de l’ancien bourg à fenêtres gothiques où guignent les Italiennes enceintes, allez manger un poulet au café, dans n’importe quel café, les pommes de terre, les haricots, la volaille belle et grasse gavée du grain dur des silos de Cousset plus hauts que des églises. Tout le pays sur la langue. Le filet ! Les cuisses rissolées ! Moudon friand et luisant  (© Actes Sud/Labor, 1990).»

Armoiries de Moudon

Armoiries de Moudon © Helvetia Historica

Moudon, règne des contraires. Moquée et enviée, capitale devenue bourg de campagne, catholique avant de se soumettre à la Réforme, destination et relais, ruralité et vie urbaine. N’est-il donc pas temps d’offrir votre regard aux pierres d’une ville riche d’histoires ?

Bibliographie