Les élites de la République helvétique: la haine de l’Eglise au corps?

Premier épisode de la série documentaire consacrée à la République helvétique et à ses rapports à la religion. Consultez aussi l’article suivant.

Après la chute de l’Ancien Régime en Suisse, les premières élites de la République helvétique firent preuve d’une certaine modération à l’égard de la religion, tout en se montrant cependant très fermes face aux ecclésiastiques. Héritières d’un siècle des Lumières qui repensa le rapport au sacré, elles s’appliquèrent toutefois à définir strictement l’influence des Eglises, dressant des frontières entre la sphère publique et le domaine du privé. Retour sur une époque troublante et troublée.

La religion sous l’Ancien Régime

Avant d’entrer dans le cœur de notre sujet, il convient de retracer les évolutions majeures du paysage religieux suisse depuis la fin du Moyen Âge. En 1523, le canton de Zurich embrassait la Réforme, bientôt suivi par Berne et Bâle. Un tel bouleversement ne pouvait rester sans conséquences : les cantons restés fidèles au catholicisme, qui jouissaient d’un statut privilégié en Europe (ils nommaient par exemple eux-mêmes leurs évêques), craignaient d’être contraints d’adopter la foi nouvelle. Cette tension apparente déboucha sur les deux guerres de Kappel, en 1529 et 1531, qui toutes deux se soldèrent par la signature de paix nationales*. A l’issue de la seconde, les catholiques assurèrent leur hégémonie politique jusqu’au début du XVIIIe siècle, ce qui occasionna des tensions entre les vainqueurs et les vaincus.

Depuis lors, la majorité des membres de la Confédération suisses appliqua le principe de cujus regio, ejus religio. Cet aphorisme latin signifie que les habitants d’un territoire devaient se rallier à la confession du souverain. Il exista évidemment des exceptions et les modalités de cohabitation entre réformés et catholiques différaient d’un canton à un autre. Ainsi, dans les bailliages communs ou les cantons d’Appenzell et de Glaris, un certain biconfessionnalisme s’installa. En Thurgovie, par exemple, une quarantaine de communes garantissaient la coexistence des catholiques et des protestants.

Toutefois, la Suisse fut dès lors scindée entre deux confessions. En 1656, puis en 1712, deux conflits eurent lieu : les guerres de Villmergen. Si les catholiques triomphèrent à la fin du XVIIe siècle, les protestants finirent par prendre le dessus lors du second conflit, mettant un terme définitif à la suprématie de leurs adversaires. Ils prirent l’ascendant sur la gestion des bailliages communs, tout en instaurant une stricte égalité de traitement entre les confessions dans ces territoires : cette mesure mit fin à l’un des démêlés centraux des relations confédérales.

Après la seconde guerre de Villmergen, soldée par la signature de la quatrième paix nationale, l’influence des Lumières européennes apaisa les conflits interconfessionnels. La tolérance religieuse s’épanouit durant le XVIIIe siècle. Ce renversement de paradigme s’inscrivit dans un contexte de remise en cause des principes confessionnels traditionnels ; plutôt que d’affirmer les clivages entre catholiques et protestants, on s’attacha à des principes pieux dont l’adhésion était supposée reposer sur un examen rationnel. Toutefois, la tolérance idéologique ne concernait que les couches les plus instruites et les institutions religieuses continuèrent à faire preuve d’intransigeance. Il faudra attendre l’émergence du régime unitaire de l’Helvétique pour que l’influence des Eglises soit clairement remise en cause par une politique notoirement anticléricale.

Origines et influences des convictions révolutionnaires helvétiques (1789-1798)

« Il semble qu’il y ait un combat à mort entre la calotte et l’écharpe tricolore ». Cette citation tirée du Journal des Révolutions de France et de Brabant de Camille Desmoulins paru au printemps 1790 met en exergue la volonté déchristianisatrice de certains révolutionnaires français. La notion de déchristianisation mérite que l’on s’y attarde brièvement : il s’agit du processus visant à écarter la religion de l’espace public. La décléricalisation, quant à elle, se rapporte à un mouvement qui cherche à « soustraire à l’esprit et/ou à l’action du clergé ». L’anticléricalisme affiché par les élites eut un dessein profondément politique : asseoir sur un socle solide les idéaux nouveaux qui devaient faire table rase de l’Ancien Régime. L’Eglise, assimilée au pouvoir du passé, fut par conséquent décriée et son emprise spatiale et temporelle dénoncée, ce qui explique l’élaboration d’un calendrier révolutionnaire ou la modification de certains toponymes portant le nom d’un saint.

Rapidement, un amalgame vit le jour entre « religion révélée » et « fanatisme » : certaines élites de la République helvétique furent les héritières de cette sémantique. De cette manière, Frédéric-César de La Harpe*, membre du Directoire* (exécutif helvétique) jusqu’au coup d’Etat du 7 janvier 1800, usa des mêmes termes qu’en France. Dans une lettre, son jugement à l’égard du christianisme se montra lapidaire :

Cette commune [Lucerne] qui réunit aux avantages de la centralité et d’un site superbe sur les bords d’un lac sacré pour nous, est néanmoins encore un peu petite, et a d’ailleurs l’inconvénient momentané d’être cernée par des campagnes encore fanatisées [nous soulignons].

Nous nous apercevons ici que la foi chrétienne se trouve réduite à une dérive sectaire (le terme doit être compris selon son acception d’alors, à savoir un « groupement organisé dont les membres ont adopté une doctrine et des pratiques différentes de celles de la religion majoritaire ou officielle »).

L’Eglise dépossédée de ses biens en France et en République helvétique

En France, les discours anticléricaux furent accompagnés de mesures drastiques : nationalisation des biens du clergé et abolition de la dîme dès 1789. La première n’était évidemment pas une originalité de l’époque, puisque l’on retrouva des prises de position semblables tout au long du XVIIIe siècle. Pourtant, si de telles dispositions méritent d’être soulignées, c’est qu’elles s’inscrivirent dans un mouvement plus large de mise à l’écart de l’Eglise des affaires publiques. L’intention fut double : il s’agissait à la fois d’affaiblir le pouvoir clérical tout en renflouant les caisses d’un royaume qui, après avoir connu des années fastueuses, se trouvait confronté à une crise majeure.

L’Helvétique eut en partage cet appareil juridique, puisqu’elle vota des lois de nationalisation des biens du clergé et d’abolition des droits féodaux personnels, qui regroupaient des dîmes religieuses et des dîmes étatiques.

Par ailleurs, la suppression du clergé régulier fut décrétée en France en 1790. Cette politique trouva un écho favorable sous la République helvétique, puisque cette dernière légiféra elle aussi pour empêcher les couvents de prospérer : la loi du 20 juillet 1798 leur interdit la réception de nouveaux novices. Une telle décision pourrait sembler moins abrupte que l’abolition formelle appliquée en France, mais elle signifiait un frein radical au développement du monachisme.

Nous constatons donc que l’anticléricalisme de la Révolution française fut importé en République helvétique. Les élites de cette dernière évitèrent cependant d’avoir une propension aux mesures radicales et spectaculaires, en s’abstenant de prendre des visées athéistes et en souhaitant au contraire « éclairer » la religion des lumières de la raison.

L’empreinte de l’idéal rousseauiste et robespierriste : l’importance d’une religion éclairée

L’essence de la République helvétique, si elle se montra en premier lieu anticléricale, ne peut en revanche être assimilée à un athéisme d’Etat. Elle s’inspira au contraire de la philosophie rousseauiste et de celle de Robespierre, qui considéraient la spiritualité comme nécessaires à l’élévation morale de l’homme.

Robespierre voyait dans l’athéisme un enseignement sans vertu. Il fut ainsi l’instigateur, en France, du culte de l’Etre Suprême, lequel se comprenait comme une divinité déconfessionnalisée, fédératrice du peuple indépendamment de l’appartenance religieuse.

Quant à Jean-Jacques Rousseau*, il considérait l’athéisme comme le destructeur des mœurs et de la morale. Un système éthique sans Dieu comme premier et dernier principe lui était impensable. Les autorités helvétiques veilleront à suivre la philosophie de l’auteur du Contrat social : elles s’approprièrent l’idée de « religion civile » (autrement dit, un ensemble de rites républicains visant à souder les citoyens à des valeurs nationales universellement partagées).

Bibliographie