Les années de la Seconde Guerre mondiale ont-elles vu naître un «totalitarisme helvétique»?

Dernier épisode de la série documentaire consacrée à l’Exposition nationale de 1939. Consultez aussi l’article précédent.

A la fin des années 1930 déjà, les autorités fédérales chargées de mettre en œuvre la défense spirituelle s’emploient à créer ou à consolider plusieurs mythes helvétiques. Ainsi, durant la Landi, le conseiller fédéral Philipp Etter* parle en en ces termes à l’occasion d’un discours :

« Les peuples qui prirent part à la Guerre mondiale honorent les tombes de leurs soldats inconnus, aujourd’hui, jour d’honneur du travail suisse, je veux saluer l’ouvrier inconnu ».

La démarche est ici double : le monde ouvrier, se trouve valorisé dans un souci d’union nationale ; l’expression d’ « ouvrier inconnu », en analogie avec les « soldats inconnus », peut aussi se comprendre comme une référence aux travailleurs impliqués dans les conflits sociaux qui se soldèrent par la « paix du travail » de 1937 : Philippe Etter cherche par conséquent à faire entrer cette date dans l’histoire nationale pour la muer en symbole de concordance, quand bien même elle n’en est qu’une première étape, comme nous l’avons vu.

Par ailleurs, le même conseiller fédéral, prouvant une nouvelle fois son implication fondamentale dans la défense spirituelle, inaugure en 1937 un chemin réaménagé permettant l’accès à la prairie du Grütli*. Elle se trouve ainsi valorisée deux ans avant une Landi qui s’attellera à la mettre au centre de l’histoire suisse. Le territoire national est en outre largement investi d’une dimension symbolique dans les années 1930 : le Gothard* est érigé en emblème du « rapprochement des cultures », démontrant une fois encore le souhait d’unité dans un Etat marqué par la pluralité linguistique. Cette utilisation de la montagne dans le discours politique réaffirme les origines traditionnelles agricoles du pays, passant sous silence la Suisse urbaine, celle-ci ne correspondant pas à la doctrine de la défense spirituelle.

Le col du Gothard dans les années 1930

Le col du Saint-Gothard dans les années 1930 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Il est aussi possible de voir dans cet éloge de la terre une première étape vers le plan Wahlen, planification politique d’extension des surfaces cultivables durant la Seconde Guerre mondiale. Ce programme est appliqué bien entendu dans un souci réel d’autarcie alimentaire, mais également pour raffermir le sentiment d’appartenance à la terre chez les citadins. A nouveau, une dimension mythologique se trouve associée au sol de la patrie, perçu comme le nourricier du peuple, tant d’un point de vue alimentaire que spirituel.

Réduit national : aboutissement militaire d’une idéologie

Sans exclure notre première thèse, une autre explication permet de comprendre la place centrale accordée aux Alpes : mythifier la montagne sert à préparer la mise en place du Réduit national. L’idée de ce dernier est formulée par le général Guisan* lors du discours du Grütli du 25 juillet 1940. Il s’agit, en simplifiant, du repli d’une partie de l’armée autour du Gothard dans le but de dissuader l’Axe d’envahir la Suisse.

Général Guisan

Le Général Guisan © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Notons que le général Guisan annonce son plan d’action sur la prairie du Grütli. A nouveau, un mythe est donc employé selon nous dans le but de créer un sentiment d’adhésion au discours tenu : le citoyen associe le lieu à l’indépendance de la Suisse, et partage par conséquent la nécessité de constituer ledit Réduit dans le but de préserver l’intégralité territoriale du pays. L’histoire se trouve à nouveau instrumentalisée à des fins politiques, dans la continuité de l’idéologie de la défense spirituelle.

La mise en œuvre du projet de Guisan se saisit, après la Landi (qui est son pendant civil), comme une nouvelle concrétisation de la défense spirituelle, mais cette fois-ci unie selon des objectifs militaires. La propagande d’Etat utilisée depuis la fin des années 1930 afin de promouvoir les Alpes ou le Grütli ont donc permis de préparer les esprits des citoyens à accepter l’idée d’une défense militaire concentrée dans les montagnes, quand bien même elle implique l’abandon d’une large part de la population concentrée dans les grandes agglomérations du Plateau.

Propagande étatique et culture de combat contre le non-suisse : une politique de l’alignement ?

Une telle emprise du pouvoir politique sur l’espace public questionne : la Suisse de la période comprise entre 1938 et 1945 demeure-t-elle un Etat libéral fondé sur un régime démocratique ou est-elle au contraire caractérisée par des accents dictatoriaux ? La réponse se situe vraisemblablement entre les deux. En effet, si la Confédération ne connaît pas des institutions aussi totalitaires que l’Allemagne nazie, il n’en demeure pas moins qu’un penchant pour l’autoritarisme se remarque aisément.

A titre d’exemple, la « Division Presse et Radio » (DPR), gérée par l’armée jusqu’en février, puis par le Département de justice et police, s’occupe de censurer les livres suisses et étrangers jugés licencieux en raison de la situation géopolitique, en contradiction avec l’article 55 de la Constitution fédérale de 1874, proclamant que « la liberté de la presse est garantie ». Des centaines de livres sont concernés par la mesure : des ouvrages nazis sont interdis, mais également des publications injurieuses à l’endroit d’Hitler ou Mussolini. Conséquence de la « neutralité intégrale » susmentionnée, l’Etat suisse ne tolère pas les écrits affichant un parti-pris à l’endroit de la politique internationale.

Si la liberté d’opinion se trouve bafouée par de telles dispositions, elle participe sans aucun conteste à la lutte menée par le gouvernement en faveur d’une culture nationale épurée de toute influence étrangère: de nombreux éléments prouvent l’essence xénophobe de la défense spirituelle. Par exemple, le Livre d’or de l’exposition nationale 1939, valorisant la Landi, condamne les mariages mixtes : « sur huit Confédérés, une épouse est étrangère. […] il y a là le danger caché de la pénétration étrangère menaçant la Suisse ». Nous comprenons dès lors que la volonté d’unifier le pays en prétextant d’un patriotisme nécessaire n’est en réalité qu’une façade dissimulant une xénophobie d’Etat.

Par ailleurs, Pro Helvetia* – qui accorde des subventions à certains projets culturels – décide de ne pas financer la réalisation d’une « Histoire du judaïsme en Suisse ».

Elle considère que « l’histoire et l’identité du judaïsme ne sont guère en mesure d’approfondir l’amour de la patrie et de renforcer la cohésion fédérale ».

Une telle exclusion d’une minorité religieuse présente en Suisse depuis le Moyen Âge est profondément révélatrice de la politique menée par les autorités fédérales. En effet, en niant ouvertement la pleine appartenance des Juifs à la nation, les acteurs de la défense spirituelle démontrent à la fois leur proximité avec l’antisémitisme régnant à l’étranger ainsi que leur conception étriquée de l’identité, qui n’intègre qu’un corpus de valeurs conservatrices. De la même façon, alors que la littérature d’oute-Sarine tend à être qualifiée de « littérature suisse », les Latins perçoivent le mouvement de la défense spirituelle comme une préoccupation avant tout alémanique, infériorisant les Romands, les italophones et les Romanches.

La défense spirituelle apparaît davantage comme une politique de l’alignement sur les totalitarismes étrangers plutôt qu’un mouvement de résistance culturelle. Le célèbre discours de Marcel Pilet-Golaz* du 25 juin 1940 participe à créer un climat de remise en cause des fondements démocratiques du pays en suggérant une « régénération autoritaire » de la Suisse. La même année, le général Guisan suggère d’entreprendre des pourparlers avec l’Allemagne nazie afin d’instaurer des rapports de confiance entre les deux Etats. Tant les autorités politiques que les plus hauts responsables de l’armée se montrent donc très équivoques dans leur façon de collaborer avec le IIIe Reich.

Marcel Pilet-Golaz

Marcel Pilet-Golaz

Il est possible d’interpréter la « neutralité intégrale » affirmée en 1938 sous l’angle d’un mouvement de « repli sur soi » (cristallisé par la lutte contre les influences étrangères) et d’adoption de pratiques opprimantes. Le « totalitarisme helvétique » formulé par Hans-Ulrich Jost, qui caractériserait l’attitude politique de la Confédération pendant la Seconde Guerre mondiale, semble donc être une expression adéquate pour qualifier le régime politique suisse de cette période, qui s’éloigne de la démocratie héritée des institutions de 1848.

Entre 1938 et 1945, la politique menée en Suisse, bien loin d’être un parangon de résistance, tend au contraire à donner une orientation autoritaire aux institutions fédérales. La promotion de l’identité nationale par le biais d’une culture officielle en est l’une des manifestations.

Bibliographie