Années 1930 et mise en scène du repli identitaire

Deuxième épisode de la série documentaire consacrée à l’Exposition nationale de 1939. Consultez aussi l’article précédent et l’article suivant.

Intéressons-nous à l’Exposition nationale de 1939 (surnommée la Landi) elle-même tout en mettant en lumière ses relations avec la défense spirituelle (décrite dans l’épisode précédent), puisque cette dernière est l’exacte contemporaine de la Landi et sert de socle idéologique à un rassemblement populaire de grande envergure.

Une visite de la Landi : présentation guidée de la manifestation

Zürich, Landi Landesausstellung 1939, Wollishofen

Vues aériennes de la Landi

Vues aériennes de la Landi © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

En premier lieu, commençons par offrir un panorama d’ensemble de l’exposition qui a lieu au cœur de la ville de Zurich. Une carte interactive reconstituée par la Neue Zürcher Zeitung permet à cet égard de repérer les différents secteurs de la Landi ainsi que ses pôles d’attraction principaux. Le centre majeur de la manifestation se trouve sur la rive gauche de la Limmat : il s’agit de la « Höhenstrasse » (le « Chemin de Ronde », selon la traduction française), une avenue entièrement dévolue à l’idéologie de la défense nationale (sous l’appellation « peuple et patrie »), par le biais d’informations historiques et de représentations sculpturales. De façon plus ludique et dans une volonté d’instruire en divertissant, le « Schifflibach » (la « Rivière enchantée ») donne la possibilité aux visiteurs d’embarquer sur de petits canots circulant sur une rivière artificielle dans les diverses halles consacrées chacune à une industrie en particulier (armement, horlogerie, alimentation ou encore textile). Un téléphérique spécialement conçu pour l’occasion permet de traverser la Limmat et de poursuivre la visite de l’exposition sur la rive droite, dévolue à la paysannerie. Un « Dörfli » (le « P’tit village ») entièrement reconstitué selon une vision idéalisée des villages d’antan constitue le parangon d’une symbolique de mise en avant des spécificités nationales.

Dörfli

Le Dörfli de la Landi © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Le Dörfli de la Landi

Vue sur le Dörfli © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Par ailleurs, si nous adoptons une approche des différentes thématiques affichées, il s’avère que la Landi s’articule autour de quelques orientations fondamentales. En premier lieu, la Suisse est présentée comme une nation à la fois plurielle et unie dans sa diversité ; pour cela diverses références historiques sont convoquées : la « paix confessionnelle », la « concorde dans le travail » (l’exposition a en cela participé, selon nous, à la mythologisation de l’accord de 1937 évoqué dans le premier article de cette série documentaire) ou encore la tradition de défense militaire face aux envahisseurs étrangers, qui consoliderait au fil du temps les liens entre les cantons confédérés.

De plus, la paysannerie est encensée par de nombreuses références aux folklores régionaux et sa fonction de nourricière du peuple ne manque pas d’être rappelée. Les productions industrielles sont en outre largement exposées. Ainsi, l’usine et l’agriculture se trouvent réunies durant l’Exposition nationale de 1939 : même si elles occupent toutes deux une rive différente et qu’elles sont spatialement séparées par la Limmat, il n’en demeure pas moins que la Landi cherche à rassembler ouvriers et paysans derrière une même adhésion à des valeurs nationales abondamment exaltées.

Culture et armée : une alliance politico-symbolique

Dans le prolongement d’une exposition qui affiche aux yeux de ses visiteurs l’image d’une Suisse profondément unie, l’armée joue un rôle d’unificatrice de toutes les catégories sociales présentes. En effet, la manifestation lui accorde une place essentielle en mettant en scène des soldats de la Suisse médiévale au service de la souveraineté confédérale. De plus, une halle de la Landi lui est entièrement consacrée : chars d’assaut, mitrailleuses ou avions de combat sont exposés. La légende d’une série de photographies proclame que « tout Suisse aime l’armée », la version italienne allant jusqu’à affirmer que « per ogni Svizerro l’esercito è cosa sacra » (« l’armée est chose sacrée pour tout Suisse », en français). De telles assertions ne se comprennent que dans le contexte d’union sacrée et de ralliement du parti socialiste à l’idée d’une défense militaire. Cette dernière se sert donc de la défense spirituelle comme d’un support culturel : par la propagande orchestrée à la Landi, la Confédération donne une version officielle de la « mentalité suisse » ; un citoyen qui ne s’y identifierait pas serait dès lors écarté de la communauté nationale.

Pour les autorités fédérales, il s’agit, de répandre, durant l’Exposition de 1939, l’idée selon laquelle les forces armées du pays sont indispensables à la souveraineté nationale, tout comme la promotion de la « culture suisse » participe à la liberté du peuple. Une telle orientation se comprend en regard de l’actualité politique des années 1930 : en 1936, le Parlement fédéral contracte un emprunt de guerre de 235 millions de francs. Le matériel militaire est alors renouvelé pour pallier l’obsolescence technique ; l’armée est modernisée. Donner une vision héroïque de celle-ci au travers d’une Exposition nationale participe selon nous d’une volonté d’associer le peuple à l’idée du renforcement de la défense militaire. La Landi se mue en vitrine de propagande au service de cette dernière.

Instrumentalisation de l'armée lors de la Landi

Instrumentalisation de l’armée © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Dans ce dessein, plusieurs procédés sont mis en œuvre. Tout d’abord, l’histoire de l’armée est instrumentalisée et l’on assiste à une réécriture du passé de la Suisse : Marignan est par exemple présenté comme une « victoire de la raison » par les organisateurs de la Landi ; les défaites militaires de la Confédération gagnent le statut de prouesse stratégique qui ont permis au pays de profiter de sa neutralité pour être épargnée de certains conflits européens.

Par ailleurs, un certain gigantisme trouve sa place durant l’exposition. A titre d’exemple, mentionnons la sculpture Wehrbereitschaft (« prêt à se défendre », en français) se trouvant sur la « Höhenstrasse ». L’œuvre, aux mensurations imposantes, représente un soldat enfilant sa veste avant de partir au combat ; une légende écrite en grands caractères sur le mur adjacent, surmontée d’un drapeau national, indique que « tout Suisse est tenu au service ». Nous constatons par conséquent que la Landi cherche à imposer sa vision de l’armée par le recours à la démesure. Dans l’optique d’impressionner les visiteurs, elle leur enseigne à associer l’indépendance du pays à l’idée d’une défense militaire forte, qui intégrerait l’ensemble des hommes dans ses rangs.

Accomplissement scénographique de la défense spirituelle nationale

Il convient d’insister davantage sur les liens qui existent entre la défense spirituelle et la Landi. En effet, si la première se saisit comme un corpus idéologique d’affirmation de valeurs suisses par l’instrumentalisation politique de la culture, la seconde se veut une concrétisation de cette pensée. Celle-ci se conçoit par conséquent comme un « pèlerinage patriotique », raison pour laquelle le « Dörfli » ne comporte pas d’église.

Toute la Landi est un temple à la gloire de la nation.

La dimension religieuse apparaît par ailleurs de façon récurrente dans les différentes halles de la manifestation, donnant un caractère sacré (dans un désir manifeste d’empêcher toute remise en cause du portrait officiel de la Suisse) à la représentation que l’on donne du pays. Par exemple, une filiation est établie entre la croix du Christ et la croix du drapeau national : le christianisme sert de support au culte voué à la patrie.

Si une certaine historiographie suppose que la Landi a été pensée comme un « miroir de la Suisse », nous prétendons au contraire que le reflet renvoyé intègre uniquement les éléments qui valident la politique de la défense spirituelle. La scénographie choisie interdit toute analyse critique de l’histoire. Elle passe ainsi sous silence les conflits sociaux qui ont marqué le passé récent du pays.

Mythification de l'histoire suisse

Mythification de l’histoire © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

De plus, le choix du contenu de la Landi révèle une évolution dans la façon dont s’agence une telle manifestation. En effet, au début du XXe siècle, une exposition nationale servait avant tout des intérêts économiques, tandis que l’idéologie se trouve au premier plan en 1939. Il ne s’agit plus seulement de favoriser le commerce, mais surtout d’unifier intellectuellement la Suisse pour affirmer sa singularité. Une singularité qui fait toutefois fi de l’idéal de progrès inhérente aux expositions nationales précédentes pour se recentrer sur une vision de la patrie que nous pourrions qualifier de réactionnaire. Certes, l’innovation n’est pas totalement absente, puisque l’armée, comme nous l’avons dit, présente aux visiteurs sa modernisation en marche. Toutefois, ce renouvellement technique n’a pour autre but que la défense militaire du pays, que l’exposition légitime comme une entreprise nécessaire à la préservation d’une identité suisse que l’on veut figée, inscrite dans une continuité fantasmée avec les cantons primitifs et leur système politique antérieur à l’instauration de la démocratie moderne du milieu du XIXe siècle.

« L’esprit de la Landi » : proclamation d’une culture une et indivisible et marginalisation des opinions divergentes

Tous les aspects qui précèdent permettent de définir un véritable « esprit de la Landi », qui reprend les éléments fondamentaux de la défense spirituelle en tant que doctrine politique.

En premier lieu, la manifestation zurichoise accorde une grande importance à peindre le tableau d’un pays sans aspérité au sein duquel aucune divergence n’existerait quant à l’orientation idéologique à donner à l’Etat. Ainsi, les différences entre les Romands et les Alémaniques tendent à être minimisées dans le discours officiel, ce qui entre en contradiction avec la réalité. En effet, deux ans avec l’Exposition de 1939, Charles-Ferdinand Ramuz* rédige une lettre à l’intention de Denis de Rougemont, parue dans la revue Esprit*, interrogeant « l’existence d’une unité culturelle de la Suisse ». Le seul fait de poser une telle question provoque un tollé dans la presse ; le président de la Confédération Giuseppe Motta* condamne également la missive du grand écrivain vaudois. Si nous citons cette querelle, c’est qu’elle est symptomatique d’une évidence : les acteurs culturels romands n’apprécient guère, de manière générale, la mise au pas idéologique imposée par la défense spirituelle (Gonzague de Reynold*, mentionné dans le premier article de cette série documentaire, est un contre-exemple). A nouveau, la composante latine de la Suisse est contrainte d’adhérer au projet contenu dans le message du 9 février 1938, quand bien même elle n’en partage pas toujours les visées.

Ensuite, la « culture nationale » promue à Zurich se singularise par une profonde artificialité : le fait même de s’interroger sur l’identité révèle une certaine incertitude quant à ce qu’elle incorpore. Il s’agit donc bien d’un « bricolage », incarné par la reconstitution d’un « Dörfli »  traditionnel, qui symboliserait l’idéal du village échappant à l’emprise du temps, quand bien même la Suisse des années 1930 est un Etat très urbanisé. Cette négation de l’évolution historique, typique d’une période qui appréhende l’avenir avec crainte, se retrouve aussi dans l’art exposé à la Landi (l’avant-garde est absente).

Art de la Landi

Art de la Landi © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Le récit du passé national donné à voir procède davantage de l’idéologie que de la véracité historique. Ainsi, dans une galerie de l’exposition baptisée « Au mérite », des portraits de « Suisses illustres » sont accrochés sur les murs : plus que de simples tableaux, ils sont une apologie d’une vision légendaire et orientée de l’histoire. En effet, on retrouve Guillaume Tell*, Winkelried* et le major Davel* (qui représentent la volonté d’indépendance), Rodolphe Brun* (instigateur du corporatisme à Zurich), le général Dufour* (figure centrale de la guerre du Sonderbund, mis en avant pour son rôle dans la sauvegarde d’une union nationale qui est le fil rouge de la Landi) ou encore Henry Dunant* (symbole de la Croix-Rouge et d’une Suisse décrite comme l’amie d’une philanthropie d’inspiration chrétienne).

Au-delà d’une culture helvétique unifiée et présentée de façon conservatrice ou biaisée, la Landi laisse transparaître la tentation autoritaire inhérente à la pensée de la défense spirituelle. C’est ainsi que ses organisateurs reprennent une terminologie nazie pour glorifier la souveraineté de la Suisse : le domaine montagnard des armaillis fribourgeois est ainsi qualifié d’ « espace vital ». Il s’agit par conséquent d’actualiser la doctrine nationale-socialiste pour l’adapter au contexte suisse. Même si un tel procédé rhétorique peut se comprendre comme une volonté de contrer la menace totalitaire en provenance de l’étranger, le recours à des termes de cette nature revient en quelque sorte à les légitimer. L’écrivain Max Frisch* a pour sa part perçu à la Landi une « odeur de Blut und Boden helvétique », également d’inspiration allemande.

Célébration du drapeau fédéral

Célébration du drapeau fédéral © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

L’esprit de la Landi se singularise donc par sa propension au conservatisme culturel, par la réaction identitaire, par l’actualisation d’une terminologie totalitaire ainsi que par le rejet de ce qui est jugé contraire aux valeurs helvétiques. En somme, la manifestation zurichoise se lit comme l’aboutissement d’une défense spirituelle programmée par le message du 9 décembre 1938.

Bibliographie