Quand le christianisme était religion d’Etat

Dernier épisode de la série documentaire consacrée à la République helvétique et à ses rapports à la religion. Consultez aussi l’article précédent.

A compter du coup d’Etat du 7 janvier 1800, qui vit le départ de Frédéric-César de La Harpe* du gouvernement, la législation anticléricale s’assouplit peu à peu, avant que le christianisme ne fût institué religion d’Etat, dans l’article premier de la seconde Constitution helvétique. Nous constatons par conséquent un processus à rebours de celui engagé lors de la première phase de la République unitaire.

Après l’exclusion de La Harpe, l’attitude des autorités changea, représentée par la promulgation de l’arrêté du 22 janvier 1800 :

« On condamnait en particulier les abus et l’’’exagération dans les principes‘‘ commis au cours des deux années précédentes et on se proposait de rétablir l’’’ancienne discipline de l’Eglise, celle de sa police et de ses usages‘‘, à condition que ceux-ci ne se missent point en contradiction trop évidente avec le système constitutionnel [Fabrizio Panzera, 2000] »

Nous constatons ici une volonté tout à fait manifeste des élites de renouer un dialogue rasséréné avec les ecclésiastiques. Parmi ces derniers, certains interprétèrent l’arrêté du 22 janvier 1800 comme une invitation à entamer des discussions avec la République.

Concessions aux Eglises

Le coup d’Etat du 7 janvier 1800 ne métamorphosa pas d’un jour à l’autre l’ensemble de la classe dirigeante, jusqu’alors significativement anticléricale, en groupe partisan d’une union politique entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel. Un seul exemple suffit à le comprendre : par l’arrêté du 5 février 1800, et donc près d’un mois après l’éviction de La Harpe,

« les Evêques, Commissaires épiscopaux, Commissaires de Nonce du St. Siège, Doyens et Conseils ecclésiastiques devront, avant de publier leurs mandemens [sic], lettres encycliques et pastorales, exhortations religieuses et autres écrits de ce genre, les communiquer aux Préfets nationaux des Cantons, dans lesquels ils doivent circuler. »

Par cette mesure, les supérieurs ecclésiastiques furent donc soumis à une censure administrée par l’Etat. Nous sommes d’avis qu’une telle disposition, en visant singulièrement l’Eglise catholique, eut pour intention première l’empêchement d’une propagation des mouvements antirépublicains, alors que le régime se trouvait considérablement affaibli par ses luttes intestines.

Quoiqu’il en fût, l’ouverture des autorités helvétiques à l’égard des confessions chrétiennes s’exprima peu à peu. Soucieux de garantir un ordre moral jugé vacillant, le régime exempta les pasteurs et les curés du service de la garde bourgeoise, ceux-ci pouvant alors se consacrer entièrement à leur ministère.

De la même manière, par un arrêté du 19 avril 1800, les biens d’Eglise ne purent plus être aliénés (à savoir utilisés à d’autres fins que celles auxquelles ils étaient destinés) par les municipalités, qui se virent accusées de porter des atteintes arbitraires à l’encontre des possessions ecclésiastiques.

Ce qui précède révèle une dichotomie profonde entre la République naissante et la République bientôt moribonde d’après le premier coup d’Etat, en proie à de violentes luttes institutionnelles. La première s’évertua à cantonner la religion à la sphère privée, tandis que la seconde entreprit une revalorisation du rôle des Eglises par le biais d’une législation que nous qualifierions de conciliation.

Projet des tribunaux de mœurs

Le 22 février 1800, un débat qui n’eût été envisageable lorsque La Harpe était encore membre du Directoire fut entamé au sein du Grand Conseil à la suite d’une proposition du Directeur Pierre-Maurice Glayre* : il s’agissait de traiter de l’instauration d’un tribunal de mœurs (Sittengericht, en allemand) chargé de juger ce qui contrevenait, notamment, à la morale religieuse. De telles discussions prouvent à elle seule le revirement politique de l’Helvétique. Il n’est guère étonnant que l’esquisse d’un tel projet soulevât de vives protestations. Ainsi, Louis Secretan* :

« Il devrait y avoir dans chaque paroisse un tribunal de mœurs qui se prononcerait sur des cas non déterminés par les lois ? Jusqu’ici, il était permis à chaque citoyen de faire ce que la loi n’interdisait pas ; maintenant, on va punir ce qui n’est pas interdit, ce qui est un scandale ! Qu’est-ce qu’un scandale ? Une expression théologique ! Il y a plusieurs sectes dans le pays, chacune a ses règles de morale ; il faudrait plusieurs tribunaux ; la loi surveille et protège la morale publique. Le pasteur, sans consistoire, peut déterminer ce qui est bien et ce qui est mal. »

Les tribunaux de mœurs ne virent finalement pas le jour. Pourtant, même si elles n’aboutirent pas à l’établissement des institutions précitées, les délibérations contribuèrent au renforcement de la position des Eglises, en légitimant en partie leur autorité sur la moralité publique. Le nouveau cap politique de la République apparaît d’autant plus en rupture avec la première phase du régime qu’il contredit l’article 6 de la première Constitution helvétique. La liberté de conscience, prétendument « illimitée », semble en effet remise en cause. Tout du moins altérée.

Les causes du revirement

Etablir l’origine d’un fait historique n’est jamais chose aisée, à plus forte raison lorsqu’il s’agit d’un mouvement républicain connaissant des soubresauts contradictoires, jalonné tantôt d’avancées inédites, tantôt de tentatives de retour à un ordre ancien et révolu. Cela dit, nous avancerons des hypothèses quant à la réorientation idéologique des élites helvétiques en matière religieuse, sans aucune prétention à l’exhaustivité. Il est question avant tout de comprendre le contexte qui permit une reconversion intellectuelle suffisamment marquée pour être relevée.

Dans les milieux réformés comme au sein du clergé catholique, les deux premières années de la République furent durement éprouvées, particulièrement par une dégradation systématique des confessions chrétiennes et à leur réduction à de simples « sectes », selon le terme employé dans l’article 6 de la première Constitution helvétique.

Las de tels affronts, et alors qu’ils se détournaient peu à peu du gouvernement central en constatant une forte hostilité à leur égard, plusieurs pasteurs vaudois adressèrent une lettre aux autorités, au début de l’an 1800 :

« [L’adresse] revient […] sur la manière jugée étrange et fausse de comprendre l’article 6 de la Constitution, sur le projet évident de détruire le christianisme, sur l’anéantissement de toute police religieuse, sur l’accaparement de la Cathédrale pour en faire un lieu d’exercices militaires ; elle mentionne la discipline des mœurs enlevées aux pasteurs, l’interprétation tendancieuse de leurs sermons, les progrès de l’impiété, les logements militaires que l’on se plaît à imposer aux pasteurs au-delà de tout ce qui est normal, la privation de leurs salaires. [Robert Centlivres, 1975] »

Dans les régions catholiques, une frange importante du clergé se comportait avec méfiance vis-à-vis de l’Helvétique. De nombreux ecclésiastiques exprimèrent des craintes au sujet de la législation républicaine, qui aurait nui à la pratique de la religion et aurait porté atteinte à la liberté de l’Eglise. Par ailleurs, l’ancrage de la référence aux Lumières dans l’article 4 de la première Constitution helvétique tout comme l’exclusion des ecclésiastiques des activités civiques consacrée par l’article 26 de cette dernière ou encore l’article 7 proclamant la liberté de la presse furent considérés comme de graves menaces pour le catholicisme, particulièrement en Suisse centrale.

Au vu de la défiance exprimée par les ministres du culte, nous pouvons lire dans les dispositions prises après l’éviction de La Harpe un désir des autorités d’apaiser les tensions entre l’Etat et les Eglises. Ainsi, en octroyant des concessions, l’Helvétique pouvait espérer s’attirer la bienveillance des ecclésiastiques et éviter des débordements subversifs.

Nous l’avons mentionné à plusieurs reprises, Frédéric-César de La Harpe fut chassé du Directoire à la suite du coup d’Etat du 7 janvier 1800. Une fois le Vaudois expulsé, tenant d’une ligne fortement imprégnée d’anticléricalisme, les disputes politiques atteignirent un degré inégalé jusqu’alors sous la République helvétique : la stabilité relative de la première partie du régime unitaire prit fin, cédant le pas à un désordre institutionnel. La Nation devint ensuite ingérable, en raison de luttes entre les unitaires, partisans d’un Etat fortement centralisé, et les fédéralistes, désireux de voir les cantons recouvrer un rôle plus important dans la gestion des affaires.

Cependant, les deux camps ne peuvent être définis selon leur accointance avec la religion. En effet, si Louis Secretan, député d’origine lausannoise aux convictions unitaires, ne manquait jamais une occasion de légitimer une stricte séparation entre les Eglises et l’Etat, son groupe d’appartenance fut à l’origine de la seconde Constitution helvétique, laquelle institua le christianisme religion d’Etat. Le départ de La Harpe rendit possible une politique plus favorable aux confessions réformée et catholique, donnant la possibilité aux partisans d’une Eglise forte de faire entendre leur voix.

La seconde Constitution helvétique

Selon son article premier, « la Religion Chrétienne, dans les communions Catholique et Réformée, est la Religion de l’Etat ». Il nous paraît indispensable de préciser que l’expression « Religion d’Etat » est à saisir dans le sens d’une République qui eut à cœur de tout unifier, allant jusqu’à centraliser ici la croyance religieuse.

La nouvelle constitution entra en vigueur, mais bien trop éphémèrement pour déployer de réels effets. Malgré tout, son article premier – une telle position, tout à fait symbolique, accentua d’autant plus sa portée – sonna le glas de la liberté de conscience jusqu’alors acquise. La République helvétique une et indivisible renonça constitutionnellement à son anticléricalisme.

Après moult pérégrinations au long des XIXe et XXe siècles, la Constitution fédérale de la Confédération suisse du 18 avril 1999 affirme selon son article 15 que « la liberté de conscience et de croyance est garantie » et que « toute personne a le droit de choisir librement sa religion ainsi que de se forger ses convictions philosophiques et de les professer individuellement ou en communauté ». La subordination des cultes à l’ordre public ne se trouve plus mentionnée, mettant en exergue l’évolution de la place accordée à la religion.

Bibliographie