Le canton du Jura est né: une victoire aigre-douce?

Dernier épisode de la série documentaire consacrée à la Question jurassienne. Consultez aussi l’article précédent.

Alors que le climat politique s’était grandement détérioré, les autorités cantonales bernoises se montrèrent favorables, en mars 1967, à ce que la Question jurassienne trouvât une nouvelle réponse, en raison des pressions permanentes des séparatistes et d’un certain renouvellement politique dans le gouvernement bernois. Elles annoncèrent ainsi un plan rendant possible un processus d’indépendance.

Pour la première fois depuis le Congrès de Vienne*, le canton de Berne admettait que son unité territoriale fût remise en question, alors qu’il avait passé plus d’un siècle et demi à en garantir l’absolue indivisibilité. Même si les autorités bernoises étaient persuadées que les Jurassiens, en cas de consultation populaire, soutiendraient l’attachement de leur région au canton, les actions du Rassemblement jurassien (RJ)* avaient donc été indispensables pour porter au plus niveau de l’Etat les revendications séparatistes.

Une commission dite « des 24 »* fut alors nommée par le gouvernement bernois afin qu’elle rédigeât un rapport détaillant la situation actuelle du conflit à l’attention d’une autre commission, fédérale cette fois-ci, qui fut créée par le Conseil fédéral en juillet 1968, sous le nom de « Commission confédérée des bons offices* ». La Commission des 24, après la remise dudit rapport, devrait délibérer pour déterminer des suites à donner à la Question jurassienne, allant même jusqu’à admettre la tenue d’un plébiscite.

Le RJ ne voulut toutefois pas participer à la Commission des 24, considérant que le pouvoir décisionnel demeurait malgré tout entre les mains de l’Etat de Berne. Les séparatistes s’en prirent en outre aux symboles suisses : le Groupe Bélier* fêta le premier août un premier avril, abattirent des arbres pour obstruer des routes de l’ancien canton ; des objecteurs de conscience refusèrent d’effectuer leur service militaire en signe de protestation. En avril 1968, les autorités fédérales ripostèrent en « ordonnant la mise de piquet de troupes stationnées dans le Jura ».

En juin 1969, la Commission fédérale des bons offices – surnommée « Commission Petitpierre », du nom de l’ancien conseiller fédéral – proposa une procédure plébiscitaire explicitée par Alain Pichard (2006) :

« – Un premier vote portera sur la séparation de l’ensemble du Jura.

Ensuite, les districts majorisés lors du premier vote auront le droit de se prononcer séparément lors d’une seconde consultation. Si le Jura se prononce contre la séparation, les districts séparatistes du Nord pourront, par un sous-plébiscite, exiger la formation d’un canton à territoire limité. Inversement, si le Jura tourne le dos à Berne, les districts antiséparatistes du Sud ou le Laufonnais pourront demander à rester bernois. »

Puis, le gouvernement bernois modifia quelque peu le processus :

« – Au cours d’un troisième plébiscite, toute commune limitrophe d’un district qui a voté autrement que le sien pourra décider de s’y rattacher.

– Enfin, si un canton du Jura se crée, mais que le district germanophone de Laufon* n’a pas souhaité en faire partie, ce dernier peut choisir entre deux options : rester bernois ou se rattacher à un canton alémanique voisin. »

En août 1969, un nouvel organe se créa : le Mouvement pour l’Unité du Jura*, aussi appelé « Troisième Force ». Entre un RJ séparatiste et une Union des Patriotes jurassiens* (UPJ) antiséparatiste, il se voulait une voie médiane, proposant plutôt une large autonomie au sein du canton de Berne. En quelque sorte, il s’agit d’une résurgence de l’autonomisme qui avait cours au XIXe siècle.

Toutes ces mesures furent soumises au peuple lors d’un scrutin, le 1er mars 1970, puisqu’elles modifiaient la Constitution bernoise. Elles furent acceptées par 87 % des citoyens (90 % dans le Jura, pour une participation de 63 % (jusqu’à 73 % dans le district de Porrentruy) et 85 % dans l’ancien canton, pour une participation de 34 %).

Le plébiscite de 1974 : l’indépendance du nord du canton

Cependant, les modalités d’un plébiscite à venir parurent inacceptables au RJ, les émigrés jurassiens étant en effet exclus du vote, alors que les immigrés alémaniques pouvaient y participer ; le RJ voyait là un risque d’échec qui empêcherait le Jura d’accéder à l’indépendance.

A partir de 1970, de nouveaux épisodes de violence eurent lieu. Ce phénomène s’explique selon nous par l’incertitude du statut à venir du Jura en raison de l’imminence d’une votation à ce sujet ; les séparatistes craignaient de voir le Jura disloqué, tandis que les militants pro-bernois étaient convaincus de la nécessité à rester attachés à l’ancien canton. En 1971, Roland Béguelin* proposa un drapeau romand à l’occasion d’un congrès des minorités francophones, ce qu’il est possible d’interpréter comme une prise de positions contre l’Etat fédéral – tout du moins contre la prédominance alémanique.

La même année, le Groupe Bélier déclarait que la non-violence ne suffisait plus pour attirer l’attention des autorités bernoises sur les revendications du peuple jurassien et mit en œuvre des actions radicales, souvent baptisées « opérations » après une période d’accalmie : « Opération Maison close » le 4 septembre 1971 (la porte de l’Hôtel de Ville de Berne fut murée), « Opération Macadam » le 18 mars 1972 (les voies du tram de Berne furent goudronnées), occupation de l’Ambassade suisse à Bruxelles le 3 août 1973 et du poste de police cantonale à Delémont, le lendemain. Tant l’Etat de Berne que la Confédération se trouvaient donc pris pour cible. Le 5 décembre 1973, le Groupe Bélier alla même jusqu’à brûler des figures de polystyrène représentant les conseillers fédéraux.

La date du plébiscite fut finalement déterminée par le Conseil exécutif : il aurait lieu le 23 juin 1974 et porterait sur la question suivante :

« Voulez-vous constituer un nouveau canton ? »

Si les chefs de file du RJ convinrent de le rejeter, la base militante finit par faire pencher la balance en s’y montrant favorable. Le Rassemblement jurassien fit donc campagne en faveur du oui, alors que l’UPJ recommandait le non et la Troisième Force l’abstention.

Un jour avant le scrutin, un membre du Groupe Bélier trouva la mort, atteint d’une balle tandis qu’il voulut hisser un drapeau jurassien. Cet événement dramatique permet à lui seule de comprendre le climat qui régnait dans le Jura durant la période plébiscitaire.

Finalement, à la suite de près de trois décennies de lutte séparatiste, un nouveau canton vit le jour à l’occasion de la consultation : avec une participation de 90 % et par 36’802 voix contre 34’067 et 1’726 bulletins blancs, les Jurassiens acceptaient la constitution d’un nouveau canton :

       
Région OUI NON BLANC/NUL
Franches-Montagnes

Delémont

Porrentruy

76 %

76 %

66 %

22 %

20 %

31 %

2 %

4 %

3 %

TOTAL Jura-Nord 72 % 25 % 3 %
Moutier

La Neuveville

Courtelary

42 %

34 %

23 %

56 %

65 %

75 %

2 %

1 %

2 %

TOTAL Jura-Sud 34 % 64 % 2 %
TOTAL Jura romand 53 % 45 % 2 %
Laufon 26 % 73 % 1 %
TOTAL Jura 51 % 47 % 2 %

Toutefois, remarquons que les votes favorables à la constitution d’un nouveau canton se récoltèrent principalement dans les trois districts septentrionaux, à l’image de ce qui se produisit lors de la consultation populaire de 1959. Dès l’annonce de la victoire, Roland Béguelin affirma que la « victoire ne [devait] rien à la Suisse officielle », marquant une nouvelle prise de distance par rapport aux autorités fédérales. Malgré tout, un nouveau plébiscite qui eut lieu le 16 mars 1975, consacra le schisme jurassien : les districts de Courtelary, de La Neuveville et de Moutier décidaient de rester bernois.

Création du canton du Jura

24 septembre 1978: François Lachat, du perron de l’Hôtel de Ville de Delémont, annonce aux Jurassiens que le peuple suisse accepte la création d’un nouveau canton. © République et Canton du Jura

Le 24 septembre 1978, le peuple et les cantons suisses acceptent la constitution du canton du Jura, qui voit officiellement le jour le 1er janvier 1979.

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© République et Canton du Jura

Victoire, certes. Le Jura se trouvait cependant désuni. Et ce, jusqu’à nos jours, même si Moutier décida le 18 juin 2017 de rejoindre le canton du Jura. A cette occasion, bien des observateurs politiques ont parlé d’une réponse définitive à la question jurassienne. Quant à nous, nous ne prétendrons pas avoir des talents divinatoires. L’avenir nous livrera la suite de l’histoire.

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12 avril 1976: Roland Béguelin, l’un des fondateur du Rassemblement jurassien, signe la liste des présences lors de la séance inaugurale de la Constituante. © République et Canton du Jura

Bibliographie