Il était une fois le terrorisme en Suisse

Cinquième épisode de la série documentaire consacrée à la Question jurassienne. Consultez aussi l’article précédent ou l’article suivant.

La période comprise entre les années 1957 et 1962 compta certes quatre événements à caractère violent (brutaux, convenons-en, puisque l’on dénombra notamment un blessé par balle lors d’une manifestation et un attentat à l’explosif). Cependant, ils ne furent pas revendiqués par les mouvements séparatistes, qui préféraient l’usage d’une rhétorique engagée.

Attentats du Front de libération du Jura et discours séparatiste

Cependant, la donne changea dès 1962, avec la création du Front de libération du Jura* (FLJ) : le discours séparatiste s’accompagna désormais de force usée contre le droit commun. En effet, à partir de cette année-là, eurent lieu plusieurs incendies et attentats, ouvertement revendiqués par le FLJ, dont Jean-Marie Joset*, Pierre Dériaz et Marcel Boillat* furent les membres.

Les actions du FLJ débutèrent en 1963 (avec l’incendie de trois fermes acquises par le canton de Berne ainsi que deux attentats, l’un contre la propriété du président d’un mouvement antiséparatiste et l’autre contre l’entreprise du président central de l’Union des Patriotes jurassiens* (UPJ)) et prirent fin en 1964 (avec le sabotage d’une ligne ferroviaire et un attentat commis contre la Banque cantonale bernoise de Delémont), après l’arrestation de ses protagonistes susmentionnés.

En 1965, un nouveau FLJ vit le jour. Il se manifesta pour la première fois à l’occasion d’un attentat contre un local de l’administration bernoise. Ainsi, il ne s’agissait plus seulement d’exprimer un sentiment d’injustice que les séparatistes ressentaient envers Berne, mais également d’agir par la force.

L’attitude du RJ fut ambiguë face à cet acteur qui recourut à la violence pour atteindre un objectif que les deux organisations avaient en commun. En effet, le Rassemblement jurassien* (RJ) rejetait officiellement toute utilisation de la violence, prônant la voie légale pour parvenir à l’indépendance du canton. Pourtant, le RJ prit rapidement conscience que les attentats et incendies avaient un réel impact, en faveur des buts premiers du séparatisme. Il n’encouragea guère le recours à la violence, mais se gardait de le condamner trop sévèrement. Il préférait accréditer l’image de patriotes fourvoyés, mus par le désespoir de voir l’ancien canton bloquer toutes les issues institutionnelles : ainsi, il affirma que le gouvernement bernois était responsable de l’escalade des tensions, disculpant par de tels propos un FLJ qui n’hésitait pas à poser des bombes.

Roland Béguelin* se fit à cet égard le défenseur des membres du FLJ : il considérait que ceux-ci ne commettaient des actes répréhensibles par la loi que dans la logique bernoise. Le groupuscule constituait par conséquent une forme de résistance, de « contre-violence », dans un contexte où selon lui il n’existait plus de moyens légaux d’opposition. Roland Béguelin qualifiait donc la violence du FLJ de « calculée », en opposition à la violence bernoise, légitimée par le pouvoir politique. Ainsi, le Rassemblement jurassien et le Front de libération du Jura œuvraient avec des moyens différents (l’un par le feu, l’autre par le discours), mais poursuivaient un même but, expliquant la grande indulgence du RJ à l’égard du mouvement clandestin. Violence délictuelle et violence discursive s’imbriquaient donc pour former un bloc d’opposition à l’Etat de Berne.

Par ailleurs, bien que les autorités condamnassent quant à elles les actes commis par le FLJ, les mouvements antiséparatistes mirent également en place une structure en réaction au groupe clandestin, à savoir le Comité jurassien de vigilance démocratique* (CJVD). Ce dernier s’opposa au FLJ, dont il dénonça les procédés, tout comme le gouvernement cantonal.

Nous sommes d’avis que les attentats dont le FLJ fut la cause ne permettent pas à eux seuls d’expliquer l’évolution du conflit, puisque leur importance a sans doute été exagérée dans le camp bernois, de manière à discréditer le séparatisme dans son ensemble. Toutefois, ils apparaissent selon nous comme une pression exercée sur les autorités. Ainsi, il semble que la violence fut un facteur décisif dans le déroulement du processus séparatiste.

« Ils étaient des terroristes, pas des héros » : le témoignage d’une femme ayant vécu de près les années sombres du Front de libération du Jura.

Au paroxysme des tensions : l’affaire Berberat et la place d’armes des Franches-Montagnes

Insatisfait du statut reconnu au peuple jurassien par la révision constitutionnelle de 1950, désapprouvé par les suffrages populaires en 1959 et en 1962, le RJ changea de cap : il décida de ne plus seulement employer les voies institutionnelles pour servir ses objectifs, mais de faire montre de sa capacité à mobiliser les foules. Un événement précis, l’affaire Berberat, marqua à la fois ladite reconversion et en même temps l’entrée en scène de la violence – en parallèle de celle du FLJ – occasionnée par certains séparatistes convaincus de l’inefficacité de la démocratie pour accéder à l’indépendance :

« [P]our avoir tenu de vifs propos et exprimé ses convictions séparatistes à la 15ème Fête du peuple jurassien, le premier lieutenant Romain Berberat* était limogé [en octobre 1962, par le Gouvernement bernois] (on lui retira le commandement d’une compagnie jurassienne, le transférant à une unité neuchâteloise). » [Gilbert Ganguillet, 1998]

Le 22 novembre de la même année, les autorités cantonales prirent une autre décision qui suscita de vives réactions dans le Jura. Elles vendirent en effet à la Confédération un domaine situé dans les Franches-Montagnes en vue d’y créer un centre pour les troupes hippomobiles. Le terreau était donc fertile pour une radicalisation d’une partie des séparatistes. Alors qu’il fut interrogé par la Télévision suisse romande (TSR), qui s’apercevait du retour de la Question jurassienne sur le devant de l’actualité en raison des deux affaires susmentionnées, Roland Béguelin livrait son analyse :

« Nous avons des reproches permanents [de l’Etat de Berne] : nous pensons que notre culture, notre langue française, à laquelle nous sommes attachés par-dessus tout, est en danger. Nous avons dû lutter, toujours, contre des écoles de langue allemande qui sont subventionnées par le gouvernement en terre jurassienne, contrairement à la Constitution et nous devons lutter contre une pénétration bernoise, dans le sud du Jura, qui a très souvent dépassé le degré de saturation. […] [S]ur le plan des votes populaires, nous sommes à un contre sept et nous sommes systématiquement majorisés. Ce n’est pas normal, étant donné que nous ne sommes pas majorisés à cause d’une opinion : nous sommes majorisés parce que nous sommes le peuple le plus faible. Et cette majorisation, à la longue, fera certainement disparaître le Jura tel que nous l’avons connu : et c’est pour cela que nous nous battons depuis quinze ans. »

Dans un contexte de désaveux par les urnes, notons que Roland Béguelin utilisait un vocabulaire martial (« lutter ») et alarmiste (« en danger »). Il interprétait en outre à son avantage les résultats des consultations populaires, affirmant que l’intangibilité du statut du Jura avait pour seule raison une minorisation de son peuple dans le champ politique. Dès lors, les institutions démocratiques étaient vues comme une impasse, non plus comme un chemin menant à la souveraineté.

Marc Homard*, président central de l’Union des Patriotes jurassiens de 1952 à 1972, tenait un tout autre discours, symptomatique du profond clivage qui divisait les antiséparatistes de leurs adversaires :

« Le but de l’Union des patriotes jurassiens, c’est d’essayer sans faiblir de rapprocher toujours davantage les Jurassiens sous un même drapeau, mais de défendre notre patrimoine dans le cadre du canton de Berne, de lutter contre la violence des faits et de langage, multiplier les contacts avec la population de l’ancien canton et de créer ainsi un climat de compréhension mutuelle. Si nous sommes d’abord jurassiens, si nous entendons défendre, lorsque l’occasion se présente, nos particularités, nos institutions jurassiennes, nous voulons le faire dans le véritable esprit suisse, fait de tolérance, de respect de l’individu, quelles que soient sa langue, sa confession et son origine. »

Nous remarquons que les arguments tenu par le président de l’UPJ étaient d’une toute autre nature : il tenait à inscrire le Jura dans la tradition helvétique en mettant en avant la tolérance, s’opposant à toute violence (« lutter contre la violence des faits et langage »). De cette manière, il s’inscrivait en faux contre un Rassemblement jurassien qui, nous l’avons vu, ne rechigna plus à s’essayer aux actions de masse.

Le RJ, soucieux de faire savoir à l’Etat de Berne son désaccord quant au limogeage de Romain Berberat et à la construction d’une place d’armes sur le sol franc-montagnard, profita de la présence, au col des Rangiers, en août 1964, du conseiller d’Etat bernois Virgile Moine* et du conseiller fédéral Paul Chaudet*, pour démontrer son opposition aux résolutions prises par les autorités cantonales et fédérales. Les deux hommes politiques précités se retrouvèrent face à une foule qui leur était hostile et qui les bouscula. La Question jurassienne ne se trouvait donc non plus confinée à l’échelle cantonale, mais devenait une véritable affaire fédérale.

Sentinelle des Rangiers

La Sentinelle, statue qui se situait sur le col des Rangiers, fut renversée par des séparatistes jurassiens dans les années 1980. © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Elargissement de la Question jurassienne : de l’Exposition nationale de 1964 à l’internationalisation

En 1964, le conflit prit une ampleur singulière et devint pleinement un thème national, notamment par l’apparition d’événements tels que l’ « Opération Astérix », durant laquelle des militants distribuèrent environ 5 millions de tracts dans toute la Suisse dans le but d’attirer l’attention de la population et de la rendre attentive à la cause jurassienne. De plus, l’Exposition nationale de 1964 eut pour conséquence la sensibilisation accrue de l’opinion publique et des autorités helvétiques quant aux différends opposants les séparatistes à l’Etat de Berne. Alors que l’affaire des Rangiers avait connu un grand retentissement, le gouvernement cantonal vaudois craignait d’assister à des débordements des militants jurassiens : ceux-ci virent une manifestation qu’ils avaient organisée dans le cadre de la Journée bernoise de l’Exposition nationale être interdite.

Rappelons que les Expositions nationales suisses ont lieu tous les vingt-cinq ans dans le but de créer une mise en scène de la nation : il s’agit en quelque sorte d’un miroir tendu à la société helvétique, reflétant ce qu’elle est à un moment donné de son histoire. L’Exposition nationale suisse de 1964, aussi appelée Expo64, en fut la 5ème édition et se tint à Lausanne. A cette occasion, les responsables politiques n’autorisèrent pas la tenue d’une journée spécifique au Jura, à la fois pour ne pas froisser l’Etat de Berne, qui aurait peu goûté qu’une partie de son territoire fût considéré comme une entité indépendante, et en même temps, selon nous, pour résorber la dimension que l’affaire des Rangiers avait donné à la cause jurassienne. En effet, dans un contexte de guerre froide, il importait avant tout de préserver l’image d’une Suisse unie pour maintenir l’opinion publique bienveillante à l’égard des institutions et du système politique.

A la suite de la décision prise par les autorités d’empêcher leur manifestation, le RJ boycotta l’Exposition nationale. Néanmoins, dans le but de prévenir tout soulèvement séparatiste, des dispositifs furent mis en place par le canton de Vaud et la ville de Lausanne, tels que l’interdiction de tout drapeau jurassien, le déploiement des forces de l’ordre ou encore la mise en place d’un régiment d’infanterie.

Bien que les Jurassiens n’obtinssent pas la possibilité de participer officiellement, en tant que peuple, à l’Exposition nationale, au même titre que Berne, les conséquences qui en découlèrent servirent malgré tout leur cause. En effet, constatant la « censure » politique et le dispositif sécuritaire mobilisé, les visiteurs se trouvèrent face à la Question jurassienne : l’exclusion dont elle faisait l’objet lui permettait paradoxalement d’acquérir une notable visibilité. Ainsi, les mesures répressives favorisèrent la diffusion, à l’échelle nationale et bientôt internationale, de la volonté qu’avait la minorité jurassienne à obtenir qu’un 23ème canton fût constitué.

Les séparatistes se rendirent compte qu’il fallait que leur cause eût une portée nationale – ce qui était de fait le cas grâce à l’Exposition nationale –, mais également qu’une internationalisation de celle-ci s’imposait face à l’intransigeance de Berne. Un premier pas fut franchi lorsqu’une section du RJ fut créée à Genève en ce sens, dès décembre 1952, tout comme l’Association suisse des Amis du Jura libre* (AAJL). Par ailleurs, les différents acteurs séparatistes adressèrent des manifestes à diverses organisations internationales. En outre, le 20 mars 1965, lors de la commémoration du rattachement du Jura au canton de Berne, le RJ envoya un mémoire aux puissances signataires du Congrès de Vienne dans le but de dénoncer leur décision quant au rattachement du Jura à Berne.

Jurassier, Demonstration in Delsberg

Jurassier, Demonstration in Delsberg

Jurassier, Demonstration in Delsberg

Manifestation à Delémont

Manifestation séparatiste à Delémont, en 1965 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Les nombreuses interventions de Roland Béguelin à l’étranger déplurent aux autorités suisses. En effet, le 25 septembre 1968, une centaine de militants séparatistes se rendirent à Strasbourg pour manifester auprès du Conseil de l’Europe. Le 15 juin 1972, ces mêmes acteurs s’adressèrent à celui-ci, en lui demandant un appui moral en faveur de la cause jurassienne. Par surcroît, des ambassades furent occupées : le 13 juillet 1972, l’ambassade suisse à Paris ; le 3 août 1973 l’ambassade suisse à Bruxelles et l’ambassade belge à Berne. Les séparatistes espéraient obtenir le soutien de la communauté internationale dans leur lutte face à l’intransigeance de Berne.

Bern, Demo der Jurassier vor dem Bundeshaus anlässlich Neujahrempfang

Manifestation séparatiste à Berne, en 1968 © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv

Bibliographie