Reconnaissance bernoise du peuple jurassien en 1950: de la poudre aux yeux ou une réelle avancée?

Troisième épisode de la série documentaire consacrée à la Question jurassienne. Consultez aussi l’article précédent ou l’article suivant.

Dans le contexte tourbillonnaire évoqué dans l’épisode précédent de la série documentaire, des événements politiques majeurs se produisirent en 1950, en relation avec le processus d’émancipation progressive du Jura. En effet, alors que l’article premier de la version française de la Constitution du canton de Berne reconnaissait l’existence du peuple jurassien (« La souveraineté de l’Etat réside dans l’ensemble du peuple de l’ancien canton et de celui du Jura »), la version allemande considérait que le peuple bernois formait un tout indivisible (« Die Staatsgewalt beruht auf der Gesamtheit des Volkes im alten Kantonsteil und im Jura »). L’article étant contradictoire, les autorités bernoises voulurent abolir la reconnaissance du peuple jurassien : face aux protestations, elles finirent toutefois par accorder ce statut dans le deuxième article de ladite Constitution, ce qui nécessita l’organisation d’une consultation populaire, qui eut lieu le 29 octobre 1950.

Enjeux et résultats de la réforme

La révision constitutionnelle offrait plusieurs améliorations : « la reconnaissance de l’existence du peuple jurassien, la reconnaissance du caractère officiel de la langue française, la garantie des deux sièges du Jura au gouvernement cantonal et la création d’une commission paritaire et consultative chargée d’examiner le problème des relations entre le Jura et l’ancien canton de Berne » [Jean-Claude Rennwald, 1977]. Si ces garanties furent jugées insuffisantes par les partisans de l’indépendance, le Mouvement séparatiste jurassien recommanda néanmoins d’accepter les modifications.

Les résultats de la votation furent les suivants :

       
Région OUI NON Taux de participation
Ancien canton

Jura

48’562 [89 %]

20’527 [94 %]

6’028 [11 %]

1’261 [6 %]

26 %

59 %

Canton de Berne 69’089 [90 %] 7’289 [10 %] 31 %

Bien que la révision constitutionnelle fût acceptée par neuf citoyens sur dix (et plus encore dans le Jura), l’historiographie séparatiste ne manqua pas de mettre en avant le faible taux de participation de l’ancien canton, où seul un quart de l’électorat se rendit aux urnes pour s’exprimer : Roland Béguelin* interpréta ce résultat comme le symptôme d’un « désintéressement » bernois à l’égard du Jura. L’argument ne fut bien entendu pas choisi au hasard, puisqu’il s’inscrivait dans l’histoire longue d’un sentiment de marginalisation.

Enfin, si Berne consentit à une telle reconnaissance inscrite dans sa loi fondamentale, il ne faudrait pas la regarder comme une prise en compte des revendications séparatistes du nord du canton. En effet, « [le gouvernement bernois] a aussi bien précisé que la reconnaissance du peuple jurassien n’aurait aucun effet juridique ni sur l’unité du canton, ni sur l’égalité des droits entre citoyens » [Alain Pichard, 2006]. Par conséquent, Berne ne perçut guère les événements comme un pas vers la souveraineté du Jura, mais au contraire comme un habile procédé pour donner une réponse définitive, totale et absolue à la Question jurassienne. Il n’en était pourtant rien et le séparatisme accentua ses actions, comme nous le verrons.

Signalons par ailleurs une nouvelle victoire des séparatistes sur le plan du pouvoir symbolique : le drapeau jurassien fut validé par un décret bernois.

Essor de l’antiséparatisme : l’Union des patriotes jurassiens

Le Mouvement séparatiste jurassien ne croyait pas que les institutions permettraient de résoudre le conflit. Cependant, un revirement se produisit après l’adoption d’une nouvelle appellation, à savoir celle de « Rassemblement jurassien* » (RJ), en 1951. L’année suivante, ce dernier fit savoir qu’une solution favorable aux intérêts d’un Jura indépendant ne saurait être possible qu’à un niveau fédéral.

En réaction à un RJ jugé vindicatif et jusqu’au-boutiste, un mouvement antiséparatiste vit le jour : l’Union des patriotes jurassiens* (UPJ). Celle-ci adopta ses statuts le 25 avril 1953, lesquels déclarèrent en préambule que : « le Jura peut affirmer son caractère propre dans le cadre du canton de Berne, que la révision constitutionnelle votée le 29 octobre 1950 par les peuples du Jura et de l’ancien canton favorise la compréhension entre les deux parties du canton ». L’UPJ s’inscrivit dans une ligne de défense des valeurs suisses traditionnelles et affichait une sympathie pour une politique plutôt conservatrice. Elle disposa d’un organe de presse, Le Jurassien, tandis que le RJ faisait paraître Le Jura libre*.

En décembre 1951, un autre groupe antiséparatiste était apparu : le Verein für bernisch-jurassiche Verständigung (Association pour l’entente entre Berne et le Jura*), actif en Suisse alémanique, tentait de démontrer l’inanité d’un Jura libre. Il est dès lors manifeste que le conflit jurassien opposa très tôt non seulement une partie des populations jurassiennes à l’Etat de Berne, mais également les Jurassiens entre eux, certains penchant en faveur d’un canton indépendant, d’autres préférant le statu quo.

Notons en outre que si les séparatistes avaient la volonté de transcender les clivages religieux, les militants antiséparatistes étaient de confession protestante pour quelque 78,7 % d’entre eux, tandis que les partisans du séparatisme ne rassemblaient que 38,9 % de réformés, contre 48,4 % de catholiques et 11,5 % d’individus sans confession. Souvent dénoncée comme étant infondée, le critère religieux joua tout de même un rôle dans l’adhésion aux thèses en faveur de l’indépendance du Jura.

Bibliographie