Quand le séparatisme jurassien échouait dans les urnes

Quatrième épisode de la série documentaire consacrée à la Question jurassienne. Consultez aussi l’article précédent ou l’article suivant.

Le Rassemblement jurassien (RJ)* lança en 1957 une initiative populaire, sept ans après la révision constitutionnelle qui reconnut l’existence du peuple jurassien. Les modalités de cette dernière étaient les suivantes : « [Elle] prévoit l’organisation d’un vote consultatif ultérieur sur la séparation dans les sept districts jurassiens. Si l’issue de ce plébiscite est positive, une initiative fédérale demandera la reconnaissance du Jura comme canton. Cette procédure est censée piéger les Bernois : s’ils disent non au vote initial alors que les Jurassiens disent oui, ce sera la preuve qu’ils oppriment le Jura et que l’arbitrage fédéral s’impose. » [Alain Pichard, 2006]

Le plébiscite de 1959 : vers une explication ethnique du conflit

Alors que les séparatistes étaient dans l’obligation de récolter 12’000 signatures pour qu’une votation fût organisée, ils en obtinrent deux fois plus. Le scrutin fut fixé au 5 juillet 1959. Sans surprise, le gouvernement bernois recommanda le rejet de l’initiative, tout comme l’Union des patriotes jurassiens (UPJ)* : les partisans de l’antiséparatisme voulaient en découdre une bonne fois pour toutes avec les velléités d’indépendance de leurs opposants. Le Jurassien, organe de presse de l’UPJ, accusait le RJ, dans un éditorial de son rédacteur en chef Jean-Pierre Méroz, de vouloir « duper le peuple » : il appelait à ce que le Jura « [retrouvât] la paix » et espérait que l’on « [mît] fin à l’agitation qui, depuis 10 ans, contribu[ait| à dresser les Jurassiens les uns contre les autres ». De son côté, le RJ organisa de nombreuses réunions afin de rallier les populations jurassiennes à sa cause. Au soir du 5 juillet 1959, après une campagne incisive, l’issue fut connue : l’initiative était rejetée, y compris dans le Jura.

 Les résultats du scrutin populaire furent les suivants :

         
Région OUI Population francophone Population catholique Population d’origine jurassienne
Porrentruy

Fr.-Montagnes

Delémont

Moutier

Courtelary

La Neuveville

Laufon

66 %

76 %

72 %

34 %

24 %

35 %

27 %

87 %

86 %

79 %

74 %

72 %

68 %

2 %

85 %

85 %

78 %

39 %

23 %

15 %

85 %

69 %

74 %

59 %

38 %

33 %

37 %

46 %

Total 48 % 71 % 59 % 50 %

Il est possible de tirer plusieurs conclusions à l’aide de ces résultats. En premier lieu, les territoires peuplés par des catholiques francophones adhérèrent très majoritairement au projet séparatiste (ou considéré comme tel, la votation ne devant être qu’un pas vers un vote ultérieur), contrairement aux régions réformées d’expression française. Il est à considérer que ces dernières regroupaient de nombreux individus d’origine alémanique. Le Laufon*, quant à lui, germanophone et de rite catholique, manifesta un refus écrasant de la souveraineté jurassienne : seul un quart de ses électeurs glissa un oui dans les urnes. Les critères confessionnels et linguistiques furent donc déterminants. En outre, le sud du Jura, plus industrialisé qu’un nord encore fortement paysan, aurait redouté les conséquences économiques d’une indépendance.

L’initiative ayant été refusée par tout le canton de Berne, y compris le Jura historique, l’échec fut singulièrement cuisant pour le Rassemblement jurassien. Celui-ci contesta immédiatement les résultats, affirmant que l’Etat de Berne, peu enclin à voir ses possessions septentrionales se séparer, avait influencé le scrutin. Dans sa Prise de position sur le scrutin cantonal du 5 juillet 1959, il s’employa à révéler que près de deux tiers des Jurassiens francophones avaient manifesté leur sympathie pour les thèses séparatistes.

Rétrospectivement, la votation populaire du 5 juillet 1959 apparaît donc comme une réorientation des objectifs politiques du Rassemblement jurassien : il délaissait l’idée de former un canton regroupant les terres de l’ancien Evêché de Bâle pour se concentrer sur les régions francophones, abandonnant par là même le Laufonnais. Il donna une nouvelle signification au Jura, qui n’était plus défini comme une population historique, mais comme un peuple caractérisé par une dimension ethnique et linguistique – le français –, dans un contexte de réveil européen des régionalismes. Roger Schaffter, séparatiste, pouvait écrire en 1967 : « Mais ces soixante-dix années de lutte revendicatrice ont entretenu dans les vallées du sud du Jura le mythe d’un ‘‘danger catholique’’. Berne y trouva son compte : en 1919, comme en 1959, l’imaginaire ‘‘danger catholique’’ commanda dans le sud des réflexes d’autodéfense dont on chercherait en vain la justification dans la réalité d’aujourd’hui. »

Le clivage confessionnel se trouvait donc nié par les partisans de l’indépendance, la seule barrière de la langue expliquant le conflit jurassien. Le Rassemblement jurassien remit sur le devant de la scène le phénomène de la germanisation du Jura : il craignait en effet une « submersion ethnique » du Jura par des Alémaniques. Il déclara que le résultat de la votation de 1959 ne représentait pas l’opinion du peuple jurassien, puisque de nombreux germanophones vivaient sur les terres originellement de langue d’oïl. Bien que Roland Béguelin fût conscient qu’une certaine assimilation linguistique des enfants d’immigrés alémaniques se produisait, il déclara que cela n’était pas suffisant pour qu’ils pussent se dire jurassiens. Porte-voix des revendications séparatistes, il était en faveur d’une assimilation non seulement par la langue, mais également par les mœurs et l’art de vivre. Il nous semble ici important de mentionner les convictions politiques de l’indépendantiste jurassien en lien avec des coalitions transversales. Francophile convaincu – ce qui explique selon nous la redéfinition du peuple jurassien sur des critères linguistiques –, il écrivit en 1963 : « [a]vant d’être suisse, le Jura est français ». Pour lui, la défense de la langue de Voltaire importait avant tout et il n’hésita pas à se positionner contre l’indépendance de l’Algérie, dans l’intérêt de la culture française.

Il rédigea en outre des articles pour La Nation française, d’inspiration maurassienne. Auparavant, il demanda, avec le Rassemblement jurassien, leur avis à des juristes de la Ligue vaudoise au sujet de la votation de 1959. Ces « accointances » furent utilisées par les milieux défavorables à l’indépendance du Jura et par le gouvernement bernois pour délégitimer la cause séparatiste. Ceux-ci parlèrent du Rassemblement jurassien comme d’un mouvement « réactionnaire et extrémiste ». En 1954 déjà, Le Jurassien dénonçait les « préjugés linguistiques et raciaux » de ses adversaires.

L’on constate par conséquent, au vu des éléments précités, que la question de la langue deviendra centrale, notamment par l’influence de Roland Béguelin, qui collabora dans ses jeunes années à La Revue Transjurane*, fortement imprégnée par la conscience de l’appartenance à la culture française.

Les initiatives cantonales de 1962

A la suite du rejet de l’initiative du 5 juillet 1959, tant par les citoyens de l’ancien canton que par les Jurassiens eux-mêmes, les séparatistes du RJ, sous l’impulsion de Roland Béguelin, établirent un ensemble de revendications lors d’un rassemblement, en août 1960. Ce catalogue, comprenant au total trente-six requêtes, serait présenté lors de la 13ème Fête du peuple jurassien, le 4 septembre 1960. Parmi celles-ci, quatre feraient l’objet d’initiatives populaires cantonales en 1962 : le RJ exigeait un office routier décentralisé dans le sud du Jura, une ferme modèle dans les Franches-Montagnes, l’abolition du vote par procuration ainsi que des avantages fiscaux pour les familles. La création d’un office jurassien de la circulation routière à Tavannes et l’implantation d’une ferme-pilote sur le plateau des Franches-Montagnes constituaient deux biais par lesquels le Jura souhaitait obtenir davantage d’autonomie par rapport à Berne. La troisième initiative, portant sur les procurations lors de votations, n’avait pas directement trait à une quelconque volonté d’autonomie, mais révélait plutôt une certaine crainte, au sein des milieux séparatistes, que les résultats de votations fussent faussés au profit de l’ancien canton.

Les trois premières initiatives furent rejetées. Quant à la demande en vue d’accorder des allègements fiscaux en faveur des familles, elle fut balayée par le Grand Conseil, sans même qu’il y eût eu débat au préalable, en raison de son caractère jugé démagogue. Ainsi, l’issue de ces initiatives, censées apporter plus d’autonomie au Jura, fut semblable à celle de la votation de 1959, et se conclut par un rejet.

Face à ce constat, le RJ prit conscience de l’orientation adéquate que devrait prendre la mobilisation séparatiste. Il semblait en effet que la volonté et le patriotisme seuls des séparatistes ne suffiraient pas à atteindre l’objectif poursuivi. En outre, les enjeux du projet étaient tels qu’il faudrait plus d’une génération pour mener à terme ce dernier. Dès lors, le RJ se voyait obligé de se réorganiser pour plus d’efficacité : en cela, il réalisait la seconde phase de sa réorientation politique, commencée après l’échec de 1959. D’abord, la dynamique des actions devait devenir, selon le RJ, permanente, constamment en activité, seule une forte pression étant à même de remporter des succès. Puis, le mouvement séparatiste centralisa les divers éléments le structurant. Enfin, des organisations sœurs (des associations de femmes, de jeunes ou encore de Jurassiens vivant hors de la région) furent instituées, qui prendraient part aux manifestations liées au séparatisme, parallèlement au RJ. Par conséquent, l’avortement des initiatives cantonales de 1962 amena de manière indirecte le RJ vers son but, dans la mesure où ce dernier se vit forcé d’adapter sa politique à l’égard de Berne, qui croyait avoir résolu la Question jurassienne une fois pour toutes. Les initiatives populaires cantonales ne furent donc qu’un événement parmi d’autres, révélant l’étonnante flexibilité du RJ, lequel sut constamment s’adapter aux différents tournants que prenait ce qu’il appelait sa « lutte ». Une lutte qui prendrait des accents de plus en plus violents.

Bibliographie