Devenir Jurassien: le refus de demeurer minoritaire

Deuxième épisode de la série documentaire consacrée à la Question jurassienne. Consultez aussi l’article précédent ou l’article suivant.

En 1947, après le conflit mondial le plus meurtrier qui fût, le champ était libre pour des préoccupations nouvelles. Le 9 septembre de cette année-là marquait un tournant singulier dans l’évolution de la Question jurassienne :

« Le parlement bernois refuse de nommer à la tête du Département des travaux publics le socialiste jurassien Moeckli, qui revendique ce poste en invoquant la règle de l’ancienneté. Les députés bernois lui préfèrent finalement un autre socialiste, Samuel Brawand*, fraîchement élu à l’exécutif, mais d’origine oberlandaise, et ceci malgré le soutien du gouvernement à la candidature Moeckli. » [Bernard Voutat, 1992]

L’affaire Moeckli

Cet événement constitua le commencement du processus contemporain d’émancipation politique du Jura. Si l’historiographie séparatiste y lit une volonté claire des Bernois d’exclure le nord de canton sur la base de critères linguistiques, il apparaît que la décision d’écarter Moeckli reposait aussi sur des considérations économiques : il s’agissait d’éviter qu’un Jurassien gérât la distribution d’importants budgets. Quelles que fussent les raisons de cette manœuvre politique, elle déclencha immédiatement un tollé au sein des populations jurassiennes et accoucha de nouvelles revendications de la part des francophones.

Markus Feldmann*, en novembre 1947, annonça pourtant que « dans quelques mois, le mouvement séparatiste se sera perdu dans les sables ». L’histoire donnerait tort à celui qui serait nommé président de la Confédération en 1956. Nul n’est prophète en son pays.

Naissance du Comité de Moutier et du Mouvement séparatiste jurassien

Dans les jours suivant l’affaire Moeckli, la presse jurassienne s’empara du sujet, redoublant d’emphase pour qualifier la décision bernoise : La Sentinelleet Le Démocrate* parlaient d’issue « déplorable », ce dernier affirmant que les Jurassiens « ne se contenteraient pas de faire le poing dans leur poche » ; Le Pays* évoquait quant à lui une résolution « regrettable ».

Le 17 septembre 1947, les députés jurassiens siégeant au Parlement bernois demandèrent que de nouvelles discussions fussent menées, en regard des contestations naissantes. Néanmoins, l’élu Hans Tschumi* – qui fut le promoteur de l’élection de Brawand en lieu et place de Moeckli – fit montre d’une totale incompréhension du grondement qui montait dans le nord du canton et tint des propos contestés :

« Nous ne voulons pas qu’un directeur des Travaux publics s’adresse en français à une salle où la majorité ne connaît pas cette langue. »

Une brève analyse linguistique permet de saisir toute la portée d’une telle déclaration : par l’usage d’un « nous » exclusif, c’est-à-dire n’incluant pas les Jurassiens, Tschumi affirmait que l’autorité ne devait être détenue que par des citoyens de l’ancien canton, à savoir les habitants des possessions germanophones de Berne antérieures au Congrès de Vienne. En outre, la « majorité », signifiant ici pour Tschumi « les locuteurs de langue allemande », se voyait reconnaître une prédominance et une reconnaissance politique supérieure aux francophones. Un parallèle à tirer avec le sort des Québécois ?

Le 2 octobre 1947, dans ce contexte turbulent, le Comité de Moutier vit donc le jour : réunissant 23 personnes, il se donna pour objectif la résolution des différends opposant le Jura à l’ancien canton par le biais d’une accession du premier à une plus large autonomie, tout en restant partie intégrante de Berne. Sa composition était la suivante :

« [Il] était constitué sur le modèle des commissions paritaires : il comptait trois membres de chacune des grandes associations jurassiennes (SJE [Société Jurassienne d’Emulation], Pro Jura, ADIJ [Association pour la Défense des Intérêts du Jura]), trois députés de chaque parti politique représenté dans la Députation jurassienne (PLR [Parti libéral-radical], PS [Parti socialiste], PDC [Parti démocrate-chrétien], PAB [Parti des paysans, artisans et bourgeois]), ainsi que deux représentants du district de Laufon. » [Gilbert Ganguillet, 1986]

Notons le souci du Comité de Moutier de prendre en considération le district de Laufon. Il est évident, selon nous, qu’il s’agit d’une volonté jurassienne de ne pas ostraciser la minorité germanophone présente sur son territoire, évitant ainsi de reproduire les mêmes maladresses que l’ancien canton dans l’affaire Moeckli – ce qui n’aurait pu que délégitimer le mouvement.

Après la votation de l’année 1950, le Comité de Moutier accepta la solution préconisée par le canton de Berne : sa dissolution, survenue en 1952, semblait donc inéluctable.

Le Mouvement séparatiste jurassien* vit quant à lui le jour le 30 novembre 1947. Ses fondateurs – notamment Roland Béguelin*, Roger Schaffer* et Daniel Charpilloz*  considéraient que le Comité de Moutier ne défendait pas les intérêts du Jura avec suffisamment de vigueur. Il se caractérisait par un désir manifeste de dépasser les différences confessionnelles et politiques. Cette ligne de conduite, qualifiable d’une ferme résolution à se maintenir « au-dessus de la mêlée », pour reprendre le titre de l’œuvre de Romain Rolland, se retrouverait d’ailleurs sous la plume de Roger Schaffter en 1967 :

« Il faut croire que les luttes confessionnelles ont été et sont encore utilisées par les partis pour leurs fins propres, tant il est plus facile de recourir à des schémas de pensées périmés que de proposer au peuple une doctrine adaptée à l’évolution de notre temps. Cependant, dans la mesure où la recherche de l’unité chrétienne s’imposera, l’on assistera à un phénomène de déconfessionnalisation du pouvoir politique et, dans la même mesure, le chemin qui conduit à l’autonomie jurassienne verra disparaître les obstacles dressés par des antagonismes hérités de temps révolus. »

Dès sa création, le Mouvement séparatiste jurassien connut un succès important et regroupait environ 3’000 membres en 1950. Contrairement au Comité de Moutier, il ne se cantonna guère à revendiquer une autonomie au sein du canton de Berne, mais exigea une séparation (ses statuts indiquant que son but était « la création d’un canton du Jura au sein de la Confédération suisse ») ; alors que le premier entretenait des échanges avec les hautes sphères politiques bernoises, le second cherchait à sensibiliser le peuple jurassien quant à son sort, qu’il jugeait inquiétant, persuadé que les institutions ne permettraient pas de solder la question. Au pouvoir politique, le Mouvement séparatiste jurassien opposait donc un pouvoir symbolique teinté d’affirmations identitaires : la définition d’un hymne (La Nouvelle Rauracienne*) ou l’instauration d’une « Fête du peuple jurassien » en sont les exemples les plus significatifs.

Le mouvement changea de nom en 1951 et s’appela dès lors le « Rassemblement jurassien ». Le sens de cette modification trouve une explication :

« Ses dirigeants espèrent ainsi ne pas alarmer la Suisse allemande et rallier les déçus du Comité de Moutier, peu enclins à se placer sous une bannière explicitement séparatiste. ‘‘Rassemblement’’ s’accorde également à la volonté des séparatistes de placer leur lutte au-dessus des enjeux de la politique partisane, à l’instar du Rassemblement du peuple français mis sur pied en 1947 par le général de Gaulle, qui œuvre alors lui aussi, au-dessus des partis, pour la reconstruction d’un pays. » [Claude Hauser, 2004]

Cette ambition de voir les anciens membres du Comité de Moutier gonfler les rangs des séparatistes mit en lumière les dissensions qui minaient les relations entre les deux organes. En effet, le Comité de Moutier refusa notamment de participer à la troisième Fête du peuple jurassien, alors qu’il avait été convié par les séparatistes. Ceux-ci finirent par considérer les membres du comité non plus comme des alliés, mais comme d’absolus adversaires : ils n’hésitèrent pas à les qualifier de « faction pro-bernoise ». Venant d’un groupe militant activement pour l’indépendance du Jura, l’anathème était de taille et consacrait une formule qui caractérise à elle seule le conflit jurassien : « si vous n’êtes pas entièrement avec nous, vous êtes contre nous ».

Bibliographie