Aux origines d’une question identitaire

Premier épisode de la série documentaire consacrée à la Question jurassienne. Consultez aussi l’article suivant.

 

S’il est des terres remuées par les flots de l’Histoire, le Jura fait figure de parangon : uni à l’Evêché de Bâle pendant près d’un millénaire ; souverain le temps d’un hiver, de décembre 1792 à mars 1793, avant d’être intégré à la France ; bernois dès le Congrès de Vienne* et pour plus d’un siècle, ses régions septentrionales constituent depuis le 1er janvier 1979 un canton souverain membre de la Confédération helvétique – exception faite du Laufonnais*, germanophone, devenu bâlois en 1994. Autrement dit, le Jura jouit aujourd’hui du même statut que tous les autres cantons suisses. Il n’en fut pas toujours ainsi, loin s’en faut : cette série documentaire retracera les aspirations d’une partie du peuple jurassien à la souveraineté. Elle ne manquera pas non plus de mettre en lumière la volonté tenace de certains à demeurer intégrés au canton de Berne.

La Question jurassienne (ainsi a-t-on pudiquement nommé le problème qu’a rapidement posé le sort de la minorité francophone) a une origine lointaine. De premiers courants autonomistes se manifestèrent tout au long du XIXe siècle. De surcroît, dans les années 1910, le séparatisme vit le jour, dans un contexte de rapide germanisation du Jura romand, causé par l’installation de nombreuses familles bernoises de langue allemande. Le mouvement s’accentua singulièrement après la Seconde Guerre mondiale : à compter du 9 septembre 1947, date de l’éclatement de l’affaire Moeckli*, les mouvements séparatistes jurassiens formulaient des revendications souverainistes.

En préambule, des considérations sémantiques s’imposent, de façon à saisir les nuances du conflit. En ce sens, il importe de préciser que l’autonomisme diffère du séparatisme. Les partisans du premier préconisent une décentralisation des compétences de l’autorité bernoise au profit du Jura, tandis que les tenants du second ne revendiquent pas seulement une autonomie plus large mais l’indépendance tant administrative que politique (en tant qu’accès à la souveraineté par la constitution d’un canton membre de la Confédération helvétique). Enfin, l’antiséparatisme se comprend comme une réaction aux velléités séparatistes et s’oppose à la sécession d’un territoire donné d’avec une entité plus grande.

Annexion au Canton de Berne et premiers autonomismes

Après la chute de Napoléon, le Jura fut réintégré à la Confédération lors du Congrès de Vienne, remis au canton de Berne en compensation des pertes du pays de Vaud et de l’Argovie. Si ces derniers devenaient indépendants en 1803, le Jura entrait quant à lui en 1815 dans une longue période jugée insatisfaisante par bon nombre de ses habitants. En effet, des revendications autonomistes jalonnèrent le XIXe siècle, exprimant le mécontentement populaire. Il convient néanmoins de préciser que le rattachement à la puissance bernoise fut généralement vu d’un bon œil par le sud du Jura, majoritairement protestant, en raison de la proximité confessionnelle.

En 1826, naquit le premier mouvement autonomiste jurassien, sous l’impulsion de Xavier Stockmar*, qui aspirait à former une région bénéficiant d’une plus forte indépendance. Toutefois, même s’il parvint à imposer une nouvelle Constitution cantonale en 1831, admettant l’égalité des citoyens, la souveraineté ne fut guère acquise. De nouveaux mouvements autonomistes se développèrent par la suite : dans les années 1834-1836, en raison de la soumission exigée du clergé au pouvoir temporel ; dans les années 1838-1839, après que les autorités bernoises eurent souhaité uniformisé le droit cantonal, le Jura étant encore soumis au Code Napoléon dans une large mesure ; dans les années 1867-1878, dans un contexte de Kulturkampf*, alors que l’Eglise catholique se voyait remettre en question par l’autorité bernoise (suppression du nombre de jours fériés, reconnaissance politique de l’Eglise catholique-chrétienne, expulsion à l’étranger de prêtres réfractaires, etc.).

Plusieurs constatations peuvent être établies en étudiant les premiers mouvements autonomistes. Tout d’abord, ces derniers ne se résumaient pas à une contestation de l’annexion du Jura au canton de Berne convenue lors du Congrès de Vienne : ils s’étendirent en effet tout au long du XIXe siècle – ou presque. Par ailleurs, ils apparaissaient singulièrement lorsque l’Etat cherchait à marginaliser l’Eglise catholique, laquelle dominait dans le nord du Jura. Le refus des Jurassiens de se voir imposer une législation unifiée s’analyse à la fois comme le rejet du pouvoir cantonal en même temps qu’un attachement à la loi héritée de la France, tout autant qu’à la culture de celle-ci – qu’il s’agisse de sa langue ou de ses idéaux révolutionnaires.

Le séparatisme au début du XXe siècle

Les revendications jurassiennes connurent quelques décennies d’accalmie, après les contestations provoquées par le Kulturkampf. Cependant, une évolution démographique survenue dans la seconde partie du XIXe siècle ferait naître un premier mouvement séparatiste, dans les années 1910. En effet, avec le développement industriel et l’apparition du chemin de fer, d’importantes vagues d’immigration alémanique s’installèrent sur les territoires jurassiens. La proportion de germanophones passa ainsi, entre 1860 et 1910, de 1,8 % à 7,5 % dans le district de Porrentruy et, plus considérablement, de 13,8 % à 25,1 % dans celui de Delémont. Un pic sera atteint dans le district de Moutier en 1888, avec un taux de 38,1 %.

De nombreuses écoles allemandes ouvrirent leurs portes, notamment à partir des années 1850, ce qui suscita de vives oppositions, et notamment dans le sud du Jura : la contestation conduisit à la lente suppression de ces deutschsprachige Schulen. De surcroît, Hermann Kistler*, premier chancelier socialiste du canton de Berne, affirma que le « Jura devait être assimilé ».

Un processus de marginalisation progressive de la langue française, tant démographiquement que politiquement, était donc à l’œuvre. Cette crainte de la germanisation se retrouverait plus tard abondamment sous la plume de séparatistes : ainsi, Roland Béguelin* considérait la déclaration du chancelier Kistler comme un événement majeur de justification de la lutte pour l’indépendance.

La « défrancisation » du Jura fit atteindre à cette crise son paroxysme lorsque, en 1914, les autorités bernoises prirent l’initiative de renommer deux communes – La Scheulte* en Schelten et Elay* en Seehof –, la population de langue allemande y étant devenue majoritaire du fait de l’immigration.

La Première Guerre mondiale éclatait peu après, renforçant l’animosité entre Romands et Alémaniques dans un climat de Röstigraben* (l’expression est d’époque) exacerbé. En 1917, se constitua donc un Comité séparatiste. S’il milita pour la création d’un nouveau canton, cela se solda par un échec, et ses membres se séparèrent en 1921.

La crise économique frappa par la suite durement le Jura, dans les années 1920 et 1930 ; la Seconde Guerre mondiale détourna les regards des enjeux spécifiquement régionaux : ces événements expliquent que les réclamations des séparatistes aient été moins présentes durant cette période. Ce ne fut pourtant qu’un entracte éphémère avant la scène suivante d’une pièce longue de plus d’un siècle déjà.

Bibliographie