Les Antiphonaires de Saint-Vincent de Berne: des manuscrits en exil

Représentez-vous le XVe siècle finissant. Epoque charnière, pourrait-on dire, si l’expression n’était pas si éculée. Après tout, cette notion n’est vraie qu’a posteriori, lorsque l’historiographie est parvenue à documenter au mieux des événements dans toute leur complexité. On nous objectera pourtant que quelques décennies plus tôt Constantinople tombait aux mains des Ottomans, que Gutenberg inventait l’imprimerie en Occident, que la guerre de Cent Ans s’achevait; que la Reconquista touchait presque à sa fin, ce qui précipiterait la (re)découverte de l’Amérique; que la Réforme n’était en outre plus très loin. Dont acte. Cependant, cette succession impressionniste de grands mouvements a-t-elle un sens en soi? Les contemporains se rendaient-ils compte qu’ils vivaient des bouleversements majeurs?

Pour Fernand Braudel, «[i]l n’y a jamais entre passé, même lointain, et présent de discontinuité absolue […]». Par conséquent, soutenir la thèse d’une expérience consciente d’un «changement d’ère» à partir de faits symboliques et réinterprétés est difficilement défendable. L’idée d’une rupture brutale n’est donc jamais qu’une reconstruction à partir d’une situation ultérieure: vouloir démontrer un prétendu sens de l’Histoire tient ainsi davantage du discours téléologique que d’une quelconque vérité établie. Laissons ici ces considérations dubitatives sur l’histoire en tant que récit se dirigeant mécaniquement vers une finalité.

Il s’agit maintenant de nous attarder plus longuement sur des éléments que d’aucuns indexeraient avec dédain au rayon de la microhistoire. Mais cette dernière, en proposant une lecture locale, volontairement restreinte, n’offre-t-elle pas un point d’observation dans une réalité plus aisément perceptible? Sans elle, nulle singularité de l’individu. Indispensable, elle est même à notre sens un palier nécessaire vers une compréhension plus générale des événements. Cela dit, nous laisserons au lecteur le soin de trancher, avant de l’inviter à nous laisser l’emmener dans la Berne du bas Moyen Âge. Pour une leçon microhistorique. Aucune prétention d’exhaustivité, mais une volonté assumée de narrer le particulier.

Aux origines des antiphonaires de Berne

En ville de Berne, le Chapitre Saint-Vincent voit le jour dans la collégiale éponyme en 1484. Il s’agit d’une communauté de chanoines rattachée à un édifice se trouvant au cœur de la ville. Fréquenté chaque année par de nombreux visiteurs, vous le connaissez sans nul doute: il s’agit du monument gothique que l’on appelle parfois la cathédrale de Berne, dont le grand portail peint, représentant le Jugement dernier, fait figure de joyau architectural. Cette désignation est pourtant bel et bien abusive, puisqu’une cathédrale constitue le siège d’un évêque. Or, durant tout le Moyen Âge et jusqu’à la Réforme, Berne est intégrée au diocèse de Lausanne, dont les frontières incorporent également Fribourg, Neuchâtel ou Soleure. Préférons donc la dénomination de Collégiale Saint-Vincent de Berne, afin de faire honneur à l’exactitude historique.

Grand portail peint de la Collégiale de Berne

Grand portail peint de la Collégiale de Berne

Vous l’aurez compris, ce préambule n’est qu’un prétexte savamment orchestré pour évoquer l’un des grands trésors de la production manuscrite médiévale: les antiphonaires de Saint-Vincent de Berne. Après la constitution du chapitre collégial cité plus haut, les chanoines doivent se munir de livres liturgiques afin de mener à bien les offices divins.

L’étude des sources nous apprend que la conception des antiphonaires est achevée en 1489. Ces manuscrits connaîtront ensuite un destin quelque peu mouvementé. En effet, ils quitteront Berne après l’adoption de la Réforme par la ville en 1528, après n’être demeurés au sein de la Collégiale Saint-Vincent que durant une quarantaine d’années. Nous pouvons d’ailleurs considérer leur conservation comme un heureux hasard (un miracle, nous suggérera-t-on), si l’on se rappelle l’iconoclasme prôné par certains partisans de la foi nouvelle; moult livres liturgiques furent de surcroît vraisemblablement détruits à la même époque.

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Antiphonaire exposé au Musée historique de Vevey

Adieu Berne, disions-nous… mais pour aller où? Quatre volumes sur les six existants (autrement dit, deux séries de trois volumes: pour davantage de précisions, lire les explications ci-dessous concernant le rôle des antiphonaires dans la liturgie médiévale) se retrouvent à Estavayer, sur les rives du lac de Neuchâtel, dans une autre collégiale, dédiée elle à Saint-Laurent. Les deux autres, dans des conditions encore inconnues à ce jour, terminent leur exil à Vevey. On connaît des destins moins enviables.

Pour l’anecdote, une exposition consacrée aux six antiphonaires bernois se tenait jusqu’au début du mois de février 2018, au Musée historique de Vevey. Ce dernier se trouve dans un château ayant jadis servi de siège aux baillis… bernois. Les antiphonaires ont peut-être eu l’illusion d’être de retour chez eux pour un temps.

Quel est le rôle des antiphonaires dans la liturgie médiévale?

Lorsque les chanoines se rassemblent pour célébrer les offices les plus importants de la journée (les matines dans la nuit, les laudes à l’aube et les vêpres le soir venu), un antiphonaire est ouvert devant chacun des deux chœurs placés l’un en face de l’autre, sur les côtés gauche et droit de l’église. Cette disposition des religieux explique la taille imposante des manuscrits. Les chanoines ont de cette manière la possibilité d’avoir les parties chantées des offices sous leurs yeux. Un aide-mémoire, en somme. La fonction avant tout purement pratique des livres apparaît par conséquent.

Toutefois, en raison de leur coût important (une telle réalisation nécessite notamment le paiement du travail de copie et d’enluminure ainsi que la possession de nombreuses peaux animales pour fabriquer le parchemin), on devine une volonté d’assurer le prestige de la collégiale, et par là même de la ville de Berne. Après tout, cette dernière connaît d’importants succès militaires à cette époque, allant de victoires sur les champs de bataille en conquêtes territoriales: l’art sert aussi d’instrument de rayonnement et de propagande culturelle, au Moyen Âge comme à notre époque.

Bibliographie